Etude 2 – Comment prier?

Etude 2 – Comment prier?

Matthieu 6,5 à 8 et Luc 18, 9 à 14

 

1.  Pour entrer dans les deux textes

A.  Deux textes où Jésus interroge la manière de prier

Ces deux textes, pourtant de genres littéraires très différents (un discours direct – une parabole), interrogent notre manière de prier. Ils soulignent deux travers du comportement religieux et de la piété. En devenant l’instrument de la valorisation de celui qui la prononce aux yeux des autres (Matthieu) ou à ses propres yeux (Luc), la prière est détournée au profit de l’autosatisfaction de l’orant. Qu’il recherche l’approbation et l’admiration d’autrui pour la justesse de sa piété ou qu’il fasse, devant Dieu, le bilan forcément positif de ses mérites et de ses performances spirituelles, le croyant utilise la prière comme le moyen d’attirer la reconnaissance d’autrui ou de celui à qui elle s’adresse, et d’affirmer ainsi sa supériorité face aux autres.

B. Contexte et genre des textes

a) Texte de Matthieu

Tout l’évangile selon Matthieu est construit autour de cinq blocs où sont regroupés des enseignements de Jésus (chap. 5 – 7, 10, 13, 18, 24-25). Notre passage se trouve dans le premier bloc plus connu sous le nom de « Sermon sur la montagne » qui débute par les non moins connues « Béatitudes » (Mt 5,3-11). Immédiatement avant notre passage (versets 2-4), on trouve un enseignement sur l’aumône (un autre pilier important de la piété juive avec la prière et le jeûne). Le tout étant introduit par une instruction générale (verset 1) qui se rapporte à l’ensemble de la suite : « gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes pour en être vu » (traduction Segond). Immédiatement après, on trouve le texte du Notre Père (versets 9 – 15) qui est thématiquement lié à notre passage. Il fera l’objet d’une étude spécifique (étude 7). Puis, le discours enchaîne avec un nouveau thème : le jeûne (verset 16-18). C’est donc toute la pratique religieuse usuelle qui est passée en revue. Historiquement, cet enseignement est rassemblé par l’auteur de l’Évangile à un moment de l’histoire du christianisme où les premières générations chrétiennes doivent spécifier leurs pratiques propres. Dans le contexte historique propre à Matthieu, c’est en particulier vis-à-vis des pratiques juives usuelles que la piété chrétienne doit se préciser.

b) Texte de Luc

L’œuvre de Luc comporte deux livres : l’évangile décrit la vie de Jésus et les Actes des apôtres l’expansion de la Bonne Nouvelle. Dans son évangile, Luc ordonne la vie de Jésus en trois grandes périodes : son ministère en Galilée, puis son activité, son enseignement et ses guérisons sur la route qui le mène à Jérusalem et enfin l’œuvre à Jérusalem avec l’ultime enseignement au Temple, la passion, la mort, la résurrection et l’ascension. Notre récit appartient à la deuxième partie et se trouve uniquement dans l’évangile de Luc.

Après avoir raconté la parabole du juge inique (18,1-8), Jésus lance une nouvelle parabole sur le même thème, celui de la prière, comme un nouveau départ. Si le texte de Matthieu est un enseignement, un discours sur Dieu et sur l’être humain, la parabole, elle, raconte une histoire qui utilise des mots du quotidien dans le but de faire surgir la proximité du Royaume de Dieu et la possibilité d’une autre manière de vivre ici-bas. Elle fait appel au pouvoir créateur du destinataire et sollicite son imagination, tout en l’intriguant. La parabole du Pharisien et du collecteur d’impôts compare deux personnages que tout oppose et qui, tous deux, sont venus prier au temple. Il s’agit du temple de Jérusalem.

Le Pharisien fait partie de l’élite du pays tant sur le plan de sa culture, de sa formation que de sa réputation. Avant de devenir l’apôtre Paul, Saul de Tarse, par exemple, incarnait le modèle même du Pharisien (cf. Ga. 1, 11-24, Ph 3,4-6 ; Actes 22,1 et suivants). Cette mouvance religieuse a pour but de maintenir la foi des pères dans le pays et de se conformer scrupuleusement à une tradition qui ne doit pas souffrir d’influences étrangères. A l’époque de Jésus, les Pharisiens ont acquis un grand crédit auprès du peuple, car ils ont le courage de s’opposer à l’occupant, les Romains, et travaillent à préserver la pureté de la religion d’Israël. La figure du Pharisien a souvent été caricaturée en une sorte de Tartuffe, sans grande consistance. Au contraire, le Pharisien incarne la fidélité à la tradition religieuse et la rectitude par une observation complète de la loi héritée des anciens. Il est le modèle même d’un comportement pur qui lui ouvre l’accès à Dieu. La notion de pureté est un des éléments fondamentaux de la religion en Israël de même que dans les pays voisins. Le Pharisien a la conviction que, lorsqu’Israël sera pur, alors viendra le Messie. La pureté ouvre la possibilité d’entrer en relation avec le divin, l’impureté exclut de la sphère divine. La personne impure ne peut pas en effet entrer dans le temple, ni participer aux fêtes religieuses, encore moins manger la viande sacrifiée à Dieu. Le livre du Lévitique, notamment (Lév. 11-15), expose les prescriptions qui définissent la pureté, et par conséquence les comportements qui amènent à l’impureté. Les prostituées sont considérées comme impures de même que ceux qui commercent avec des païens par exemple.

Le collecteur d’impôts est un fonctionnaire juif qui travaille pour les Romains. L’administration romaine doit en effet gérer de nombreuses frontières, avec des bureaux de péage où un douanier a la tâche de prélever des taxes en faveur de l’occupant. Il est entendu que celui qui obtient cette charge a le droit d’en tirer un certain bénéfice, c’est son salaire. Si le bénéfice est excessif, il perd son poste. En d’autres temps, le collecteur d’impôts aurait été traité de « collabo ». En Israël, il est considéré comme impur car il est en lien avec des païens et la monnaie qu’il utilise quotidiennement est frappée à l’effigie de l’empereur romain ou d’un autre symbole païen. Bref, le collecteur d’impôts mène une vie qui ne cesse de transgresser la loi rituelle. Sa réputation auprès de ses concitoyens est donc déplorable, d’autant qu’il n’hésite pas à profiter de sa situation privilégiée, augmentant indûment le prix des taxes pour arrondir ses fins de mois et se livrant fréquemment à diverses vexations. La figure de Zachée dans l’évangile de Luc est un des exemples du collecteur d’impôts mis au ban de la société pour son impureté et détesté de tous (Luc 19, 1 et suivants). Il va sans dire que les Pharisiens avaient de bonnes raisons de mépriser les péagers.

Par sa forme, cette parabole est proche de celle du riche et de Lazare (Luc 16,19-31). Dans les deux récits, la comparaison entre deux figures constitue un hiatus qui choque l’auditeur ou le lecteur, et le pousse à faire un choix. En l’amenant à puiser dans son expérience ordinaire et en apportant une conclusion qui heurte la logique religieuse, la parabole invite son destinataire à se faire son propre jugement et à l’appliquer à sa vie.

C. Même thème et même décalage dans les deux textes

La critique de Jésus porte sur la justice. Ce mot désigne dans l’Évangile une vie juste devant Dieu. Dans le texte de Matthieu, Jésus dénonce d’emblée l’attitude hypocrite de celui qui prie pour se faire remarquer et approuver des autres. Il ne s’agit pas de seulement comprendre l’hypocrisie comme « une incohérence entre l’attitude et le discours avec une volonté délibérée de tromper » (Pierre Bonnard), mais surtout comme « une illusion des gens de bonne foi qui se trompent eux-mêmes et, parce qu’ils se trompent, induisent les autres en erreur » (François Vouga). Dans leur recherche d’une piété parfaite, c’est auprès des autres que les hypocrites de l’évangile de Matthieu trouvent leur récompense et la reconnaissance dont ils ont besoin. Au contraire, Luc dit du Pharisien qu’il « priait ainsi en lui-même ». La critique ne porte donc pas sur la recherche de l’admiration d’autrui, mais sur le fait que le Pharisien se serve sincèrement de la religion et de Dieu afin d’affirmer son fantasme de toute-puissance et asseoir sa prétendue supériorité sur les autres. Sa prière l’amène donc à mépriser autrui et a pour conséquence de le séparer des autres. Jésus, tant chez Matthieu que chez Luc invite à suivre un autre chemin et à entrer dans une relation avec Dieu renouvelée.

Lire Consigne 1 : lire Matthieu 6, 5-8 et noter les différences entre les attitudes prescrites aux disciples et celles des « hypocrites » ou des « païens ».

 

Lire Consigne 2 : lire Luc 18, 9-14 et s’arrêter sur cette courte parabole ; noter les différences entre la place qu’occupe, dans le temple, le Pharisien et le collecteur d’impôts, leur attitude ainsi que les différences entre le contenu et l’intention de leur prière respective.

 

2.  Pour éclairer la lecture de l’un et l’autre texte

A. Le texte de Matthieu 6,5-8

a) Structure du texte :

Le texte est composé de deux antithèses. La première oppose le comportement attendu des disciples et celui des hypocrites (v. 5-6). La seconde oppose le comportement attendu des disciples et des celui païens (v.7-8)

b) Première antithèse :

Verset 5 : ce verset présente une manière de prier à éviter en l’attribuant aux « hypocrites ». Ce terme, en grec ancien, désigne d’abord un acteur de théâtre : « celui qui interprète un texte, celui qui joue un rôle qui n’est pas lui ». Très rapidement il prend un sens négatif. Le mot « hypocrite » ne désigne pas un groupe religieux particulier, mais une posture plus globale qui peut devenir celle de tout disciple. En effet, la critique ne porte pas sur la prière en public en tant que telle, mais sur les motifs de cette prière : attirer le regard des hommes. Un hypocrite croit sincèrement s’adresser à Dieu. Mais de fait, sa prière est destinée aux humains et ne cherche plus à positionner le croyant devant Dieu, mais devant les autres. C’est d’eux que l’hypocrite attend une reconnaissance de sa valeur, au lieu de la recevoir de Dieu. Cette attitude fait l’objet d’une condamnation claire.

Verset 6 : par opposition au verset précédent, celui-ci expose la prière telle que Jésus l’enseigne. La posture priante déployée est celle d’un retrait de la sphère publique pour privilégier la relation intérieure à Dieu. Cette posture est mise au bénéfice d’une promesse, celle de la promesse de la présence de Dieu auprès du croyant, une présence écoutante et aimante.

c) Deuxième antithèse :

Verset 7 : il présente une seconde posture de prière à éviter, celle-ci est attribuée aux païens. Là aussi, c’est plus une attitude qui est dénoncée qu’un groupe religieux particulier. La répétition des paroles fait peut-être allusion à des prières connues dans le monde antique qui multiplient l’énonciation des noms ou attributs d’une divinité dans une longue litanie. L’objectif d’une telle pratique est d’être sûr d’utiliser le « bon » nom pour assurer l’efficacité de la prière. Il s’agit, pour le croyant, de s’assurer une forme de maîtrise sur l’agir divin par l’utilisation du nom adéquat.

Verset 8 : ce verset dénonce une posture païenne sans préciser immédiatement quelle est la juste attitude. Celle-ci se déduit de l’exposé et consiste d’abord en une sobriété langagière. Il est intéressant de noter la raison de cette juste attitude. La multiplication des paroles est dénoncée en vertu d’une certaine compréhension du Dieu de Jésus-Christ. Celui-ci est un Dieu de proximité qui connaît la situation du disciple. Il n’est donc pas nécessaire d’attirer son attention par un flot de paroles. Mais le comportement dénoncé est suivi, à partir du verset 9, de l’enseignement sur le Notre Père. Cet enchainement est aussi une invitation à un autre comportement spirituel. A l’image de la pratique juive, l’orant est invité à ne pas simplement répéter mécaniquement des paroles prescrites, mais à faire preuve d’une certaine inventivité dans les formes et dans les mots utilisés dans la prière personnelle.

 

B. Le texte de Luc 18,9-14

a) Structure du texte :

Verset 9 : introduit la parabole précisant d’emblée le public cible, les personnes visées par l’histoire, à savoir celui qui est convaincu d’être juste et méprise les autres ;

Versets 10-11 : développent la parabole proprement dite comparant la prière, au temple, de deux personnages que tout oppose.

Verset 14a : conclut ce court récit sous la forme d’une sentence morale indiquant le choix à faire en reprenant le thème de la justification du verset 9

Verset 14b : ajoute une généralisation de la leçon à tirer en termes d’abaissement et d’élévation, termes chers à l’évangéliste Luc.

b) Les personnes visées par l’histoire

Verset 9 : ces personnes ne sont pas nommées par celui qui prend la parole. La désignation des destinataires est pourtant directe et claire, et vise de manière polémique une attitude. Il s’agit de personnes qui, parce qu’elles sont convaincues d’être justes aux yeux de Dieu, et d’agir d’une manière irréprochable, s’estiment supérieures et méprisent autrui. Ce verset propose donc d’emblée une clé d’interprétation de la parabole. Même s’il n’est pas nommé explicitement, il ne fait aucun doute que celui qui parle ici est Jésus (cf.18.1).

c) Une comparaison entre deux personnages

Versets 10-11 : cette brève parabole compare et oppose l’attitude de deux personnages qui prient au temple ; deux figures dont le portrait est contrasté jusqu’à la caricature. S’agit-il ici d’une critique des Juifs incarnés par le Pharisien sur laquelle aurait pu s’appuyer l’antisémitisme ? Ce serait oublier que le collecteur d’impôts lui aussi est Juif et qu’il s’inscrit dans la tradition spirituelle de son peuple puisqu’il monte au temple pour prier. La comparaison porte ici plutôt sur deux attitudes devant Dieu fondamentalement opposées.

La présentation du Pharisien est très courte. Il nous est dit qu’il se tient debout. Sa prière elle est assez longue. Il rend grâce à Dieu pour ce qu’il est et pour ses actes : il se reconnaît comme un juste digne de se présenter fièrement devant Dieu ; autrement dit, il estime que sa fidélité à payer scrupuleusement la dîme et à jeûner selon ce qui est prescrit le justifie pleinement aux yeux de Dieu. En somme, il attend que Dieu reconnaisse sa valeur. Le Pharisien est convaincu d’accomplir la loi de manière à pouvoir s’en prévaloir devant Dieu. Le centre de sa prière, c’est lui-même. Pour le Pharisien, seul le juste, celui qui se conforme à la loi rituelle, est digne d’entrer en relation avec Dieu. Cette attitude l’amène à se comparer au péager (un synonyme pour « collecteur d’impôts ») pour affirmer sa supériorité. Au contraire, le collecteur d’impôts se tient « à distance » car, en tant que Juif, il se sait indigne et impur : il « ne voulait pas lever les yeux au ciel, mais se frappait la poitrine ». La prière qu’il adresse à Dieu est claire et concise. Son attitude est conforme à une personne lucide sur elle-même et qui est consciente devant Dieu de mener une vie injuste. Il ne cherche ni à s’expliquer, ni à se justifier, ni même à marchander avec Dieu. Il s’adresse à lui sans prétention et sans misérabilisme ou fausse modestie. C’est comme pécheur qu’il le prie. Le terme utilisé au verset 13 – traduit par la TOB « prends pitié » et par la traduction Louis Segond « sois apaisé » – est un appel à la grâce de Dieu. Dans sa courte prière, le collecteur d’impôts fait part à Dieu simplement de son désir : qu’il lui soit propice. Sobre et brève, sa prière révèle sa confiance que Dieu ne le repousse pas, mais l’accueille, lui le pécheur. C’est auprès de Dieu seul qu’il cherche une faveur.

d) L’instance qui justifie

Verset14a : en disant « Je vous le dis », Jésus tire la leçon de l’épisode et souligne l’importance de son jugement à ce sujet. Il reprend le thème de la justification introduite au verset 9. Dieu se montre juste en justifiant le pécheur dans un acte souverain. Autrement dit est juste celui que Dieu justifie. C’est la prière du collecteur d’impôts qui est désignée comme exemple de la prière agréée par Dieu. Car ce pécheur – qui se reconnaît comme tel – désigne Dieu comme étant le seul habilité à le juger et croit qu’il l’accueillera malgré tout. Ainsi, le collecteur d’impôts reconnaît-il en Dieu la seule instance capable d’une justice pleine et entière, la seule référence ultime de la vie humaine. Lui ne se compare pas. Il attend tout de Dieu. Le parti que prend clairement Jésus heurte la manière générale de penser et choque le bon sens : Dieu donne son approbation à une vie indigne. Alors que le Pharisien pense devoir acquérir une certaine perfection, le péager pécheur et impur est accepté tel qu’il est. Pour les auditeurs de Jésus et les lecteurs de l’évangile de Luc, c’est inacceptable !

e) Abaissement et relèvement

Verset 14b : le propos est ici généralisé par l’évangéliste dans des termes absents jusqu’à présent du texte, « tout homme qui s’élève sera abaissé, mais celui qui s’abaisse sera élevé » sous-entendu par Dieu, dans le Royaume. Le temps des verbes utilisés montre que l’élévation est encore attendue, qu’elle se réalisera dans le futur. Ces termes chers à Luc parlent de la justification d’une autre manière, comme une sorte de renversement de la hiérarchie communément admise. Celui qui se reconnaît lucidement et honnêtement pour qui il est, celui-là sera élevé.

f) Une image de Dieu décalée

Que le collecteur d’impôts soit justifié sans avoir passé par un rituel de pénitence devait profondément choquer les auditeurs de Jésus. La manière de prier révèle l’image que le priant se fait de Dieu : pour le Pharisien, un Dieu exigeant une obéissance performante à ses commandements et offrant un amour conditionné à cette obéissance scrupuleuse ; aux yeux du péager, un Dieu souverain, faisant miséricorde au pécheur qui se reconnaît comme tel et lui demande simplement grâce, confiant de le trouver favorable. Tel est le décalage auquel ce récit nous invite. La reconnaissance fondamentale de la valeur et de la dignité de chacun n’est plus à mériter ou à gagner. Elle est offerte gratuitement et sans contre partie par Dieu.

 

3.  Pour aller plus loin

A. Vivre de la reconnaissance que Dieu nous donne

Pour vivre, l’être humain a besoin de reconnaissance. Bien des philosophes contemporains, qu’ils soient croyants comme Paul Ricœur par exemple, ou agnostiques comme Tzvetan Todorov, estiment que ce besoin constitue une structure essentielle de l’être humain. Est-ce le travail qui viendra combler ce besoin fondamental ? Ou la réussite de sa vie privée ? Ou alors sa bonne réputation ou sa notoriété due à des actions justes et méritoires ? Ou encore la qualité de sa foi et la force de sa spiritualité ? Rien de plus normal que cette quête des instances qui décideront de notre valeur. Les deux textes bibliques que nous venons d’étudier ne remettent pas en cause le besoin de reconnaissance ; ils posent la question de l’instance de référence. Est-ce autrui qui détient la clé de notre valeur ? Notre patron ? Nos pairs ? La personne aimée ? Ou alors notre conscience seule ? Devant qui justifions-nous notre vie ? Qui est habilité à lui reconnaître sa valeur ultime ? La mode de l’évaluation des performances s’installe partout et, avec elle, le risque de nous voir jugés non seulement au niveau de nos compétences professionnelles, mais de notre personne ; sans compter les réseaux sociaux qui font et défont les réputations au gré des rumeurs. S’il s’agit de nous juger nous-mêmes uniquement à l’aune de l’avis des autres, l’impasse est assurée. Par le souci que nous avons de leur plaire ou par la peur de perdre leur affection, nous leur donnons ainsi un pouvoir sur nous qui aliène notre liberté. Faut-il alors uniquement trouver en nous-mêmes cette reconnaissance ? Il est parfois terrible d’observer des personnes d’un certain âge qui scrutent les actions remarquables accomplies durant leur vie en s’y accrochant, tantôt se consolant en évoquant les bons résultats obtenus, tantôt se rendant malheureuses quand ils ne sont pas conformes à ce qu’elles espéraient. Chercher par l’introspection les preuves de notre propre valeur signifie alors que nous prenons place dans un carrousel infernal qui tourne autour de notre personne.

Le cœur de la prière n’est pas de se faire valoir devant Dieu, mais d’ouvrir – par la parole ou le silence – un espace pour accueillir sa présence et recevoir de lui la reconnaissance dont le croyant a besoin pour être. En l’exhortant à mettre sa confiance en un Dieu qui le justifie gracieusement, l’Evangile l’invite à se décentrer en le libérant du souci de lui-même. Ce n’est plus le croyant qui est au centre de la prière, mais Dieu. En lui donnant une valeur inestimable, la grâce divine lui permet de se dépréoccuper du résultat de ses actes comme de son devenir. Il est ainsi affranchi d’une quête sans fin de perfection et de justification, libre de s’ouvrir aux autres et de relever les défis posés par le monde dont il est partie prenante. Autrement dit, c’est bien parce qu’il se sait aimé de Dieu tel qu’il est, que le croyant tente de vivre de manière intègre et éthique.

 

B. A quel Dieu adressons-nous nos prières ?

Assez naturellement, nous voyons en Dieu un juge parfait qui rétribue chacune et chacun selon ses actes et ses mérites, un maître d’école qui inscrit sur son tableau noir les points qui mesurent notre valeur. Cette image de Dieu, que révèle la prière du Pharisien, s’avère, dans un premier temps, rassurante et satisfaisante. Plus la vie avance, plus cette vision simplificatrice se lézarde. Le mal et la maladie frappent sans distinction ; c’est déjà l’expérience de ces prières très anciennes, les Psaumes, qui constatent que l’injuste prospère alors que le juste subit injustice sur injustice. Regroupées sous la question lancinante du mal, ces situations plus ou moins dramatiques qui touchent l’existence humaine, nous les interprétons aujourd’hui souvent comme révélatrices de l’impuissance de Dieu, de son désintérêt, voire de sa disparition pure et simple. « Ce qui meurt, écrivait toutefois Marguerite Yourcenar, ce sont les formes toujours restreintes que l’homme donne à Dieu ! »

La prière du collecteur d’impôts nous révèle une représentation de Dieu en total décalage avec l’image que s’en fait le Pharisien. Le Dieu auquel le péager s’adresse a pour principale caractéristique sa connaissance empathique de tout être humain. Rien n’est à faire pour conquérir son amour. Il est donné gracieusement. C’est donc la conviction que Dieu le connaît mieux que quiconque et l’accueille tel qu’il est qui guide la prière du collecteur d’impôts. C’est bien parce que Dieu lui offre sa reconnaissance inconditionnelle, sa faveur, que le croyant prie et non l’inverse.

C. Quelle spiritualité pour aujourd’hui ?

Certains penseurs contemporains dénoncent une forme de spiritualité centrée uniquement sur le bien-être de la personne, visant à apaiser ses angoisses et à faire taire ses doutes et ses questions existentielles. Des études montrent, par exemple, que l’introduction dans les entreprises de certains types de méditation centrée sur l’individu et détachée de toute tradition religieuse, a pour effet de rendre les employés dociles envers leur direction. La fameuse formule de Karl Marx retrouve du sens, s’appliquant à une spiritualité qui devient « l’opium » de l’individu, le dispensant de lutter en faveur de la justice tant au sein de son entreprise que de la société, ou rendant tout engagement social et politique superflu.

Si la prière qu’enseigne Jésus est en décalage, n’est-ce pas précisément parce qu’elle rapproche des autres et de l’humanité entière ? Et qu’elle s’adresse à un Dieu qui permet d’accepter la rugosité du monde et des relations, de recevoir le pardon et de le donner, d’aimer simplement malgré les échecs, les imperfections et les obstacles ? Les termes qui caractérisent une vie spirituelle selon l’Evangile sont : confiance en Dieu et sobriété, liberté intérieure et accueil de la présence divine, amour du prochain et engagement dans un service.

4.  Et pour vous ?

Consigne de travail pour aller plus loin

  1. A quel(s) décalage(s) dans la manière de prier cette étude invite-t-elle aujourd’hui ?

 

 

Bibliographie :

BONNARD Pierre, L’évangile selon saint Matthieu. Delachaux et Nestlé, Neuchâtel, 2e édition 1970.

BOVON François, L’évangile selon saint Luc 15,1-19,27 (Commentaire du Nouveau Testament IIIc), Labor et Fides, Genève, 2001.

FOCANT Camille et MARGUERAT Daniel (Ed.), Le Nouveau Testament commenté. Bayard et Labor et Fides, Paris et Genève, 2012.

RICOEUR Paul, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990

TODOROV Tzvetan, La vie commune. Paris, Seuil, 1995.

VOUGA François, Une théologie du Nouveau Testament. Labor et Fides, Genève, 2001.

ZINC Jörg, Approches. A l’école de la prière. Ligue pour la lecture de la Bible et R. Brockhaus Verlag, 1982.

 

 

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