ETUDE 4 – L’exaucement

ETUDE 4 – L’exaucement

Matthieu 7,7-11 et Luc 18,1-8

1. Pour entrer dans le texte

A. Le répondeur n’est pas toujours automatique

Ces textes bibliques invitent le croyant à prier Dieu et à lui adresser des demandes, mais ils semblent diverger quant à l’échéance de l’exaucement. D’un côté, Matthieu la présente comme imminente et presque automatique avec le fameux « Demandez, on vous donnera ». De l’autre côté, Luc met en avant la dimension de la persévérance, ce qui indique la possibilité que Dieu n’exauce pas la prière, ou du moins pas tout de suite, ajoutant ainsi la notion de durée. Alors qu’un texte affirme l’action bienveillante de Dieu, l’autre reconnaît son silence.

Consigne de lecture : Ces textes invitent le croyant à adresser ses demandes à Dieu. Quels sont les contenus de ces demandes ? Jusqu’à quand le croyant doit-il prier ?

B. Adresser des demandes à Dieu (Mt 7,7-11)

Dans le texte de Mt, Jésus affirme que Dieu donnera « de bonnes choses à ceux qui le lui demandent ». Cela pose la question de savoir quelles sont ces bonnes choses… et la réponse pourrait bien être décevante puisque les exemples donnés sont le pain et le poisson, soit deux aliments de base à l’époque de Jésus. Si ces choses sont certes bonnes, elles ne sortent pas de l’ordinaire. Examinons le contexte plus large de notre passage pour comprendre cela.

Nos versets sont une partie du sermon sur la montagne (Mt 5-7). Sans entrer dans une proposition de structure de ces chapitres, relevons quelques-unes des lignes principales de cet enseignement :

  • Si le croyant peut s’adresser à Dieu avec confiance, c’est uniquement parce que Dieu prend soin de lui. La confiance est juste si elle repose sur la bienveillance de Dieu et faussée sitôt qu’elle repose sur un mérite quelconque de l’individu.
  • Cette confiance dans la bienveillance de Dieu doit s’incarner dans la vie des disciples, notamment à travers leur piété. Jésus les appelle à la lucidité, à ne pas se tromper sur l’état de leur relation à Dieu, et il critique toute attitude qui ferait de la piété une manière d’obtenir la reconnaissance de quelqu’un d’autre que Dieu (voir étude 2).

Le passage de Mt que nous étudions s’inscrit dans cette dynamique de la confiance en un Dieu tellement bon qu’il « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes » (Mt 6,45). Aussi, les disciples sont-ils appelés à vivre dans la confiance que Dieu leur donne ce qui est bon. Deux passages en particulier illustrent cela :

  • Le Notre Père (Mt 6,9-13, qui sera développé dans l’étude 7) commence par une prière pour que le règne de Dieu advienne, puis comprend trois demandes : le pain, le pardon et la protection contre le mal.
  • Le développement sur les soucis (Mt 6,25-34) appelle les disciples à ne pas s’inquiéter de ce qu’ils mangeront, boiront et de ce qu’ils se vêtiront parce que Dieu sait qu’ils ont besoin de ces choses.

Dieu y est certes présenté comme celui qui répond aux besoins de l’humain, mais non comme celui qui satisferait tout désir. Relevons que ces besoins ne sont pas uniquement biologiques (subsistance et vêtement) mais également spirituels (pardon et protection contre le mal). Le souci de Dieu porte sur l’existence humaine, et plus précisément sur l’existence croyante. Celle-ci est ici décrite dans une certaine précarité, le disciple ne pouvant que s’en remettre à Dieu dans la confiance qu’il subvient à ses besoins. Cependant, cela ouvre une nouvelle question : est-ce que les besoins du disciple sont toujours satisfaits ? Est-ce qu’il suffit de demander ? Nous y reviendrons par la suite.

Avant d’aller plus loin, voici une proposition de structure du passage :

  • versets 7-8 : efficacité des démarches. La triade demander, chercher, frapper est utilisée en mode impératif (v. 7), puis à l’indicatif (v. 8).
  • versets 9-10 : le père accède à la demande du fils. Deux exemples sont utilisés : le pain (v. 9) et le poisson (v. 10).
  • verset 11 : affirmation de la bonté de Dieu.

C. Persévérer dans la prière (Lc 18,1-8)

Le parabole de Luc s’inscrit dans un contexte juridique : la veuve insistant pour qu’elle soit rétablie dans ses droits. La persévérance de la veuve illustre celle des croyants dans l’attente de la pleine réalisation du règne de Dieu. En effet, de nombreux termes utilisés : « venue du règne », « jour du Jugement », « jour du Fils de l’homme » désignent une même réalité : l’espérance que le Messie interviendra pour juger le monde et réaliser la justice de Dieu.

En Lc 17,20, des Pharisiens demandent à Jésus quand adviendra le règne de Dieu ; il leur répond que le règne ne surgira pas d’un ailleurs mais qu’il se trouve parmi eux. Sans transition, Jésus s’adresse ensuite à ses disciples (Lc 7,22) et leur annonce que la venue du Fils de l’homme sera soudaine et prendra tout le monde par surprise. Lorsque les disciples demandent à Jésus où cette venue aura lieu, sa réponse cingle : « Où sera le corps, c’est là que se rassembleront les vautours » (Lc 17,37). Si ni le lieu ni l’heure de cette venue ne sont prévisibles, elle sera cependant bien reconnaissable. Cette manière de répondre n’est pas totalement satisfaisante car les croyants restent dans l’ignorance de l’échéance de la venue du Fils de l’homme.

Cette parabole du juge inique a une sœur en Lc 11,5-8 avec celle de l’ami qui insiste. Comme le juge face à la veuve, celui qui est réveillé la nuit finit par céder face à l’insistance de son ami. Dans les deux cas, l’exaucement a lieu même en l’absence de bonne volonté, simplement par désir de paix. Mais alors que la parabole de l’ami insistant est présentée sans davantage d’explications, celle du juge inique est fortement cadrée. Cela nous amène à observer la structure de notre passage :

Verset 1 : introduction sur la nécessité de persévérer dans la prière

Versets 2-5 : parabole du juge inique

Verset 6 : interpellation de l’auditoire : « Écoutez bien ce que dit ce juge sans justice. » Cette interpellation attire l’attention sur le dénouement : le juge rendra justice.

Versets 7-8a : affirmation que Dieu agira : « Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit ? Et il les fait attendre ! Je vous le déclare : il leur fera justice bien vite. »

Verset 8b : responsabilité humaine : « Mais le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? »

A la parabole, succèdent trois remarques de Jésus. On y découvre que l’enseignement sur la prière est davantage développé par des questionnements que par des affirmations. La première remarque attire l’attention sur le dénouement ; tout comme le juge de la parabole, Dieu rendra justice. La deuxième valide l’expérience de non-exaucement que font les croyants ; même si Dieu « leur fera justice bien vite », ils attendent pourtant en criant nuit et jour ! La dernière remarque fait écho à l’introduction (v. 1) en affirmant la nécessité pour les croyants de persévérer dans la prière. Dans une situation où les croyants dénoncent l’absence – ou du moins le silence – de Dieu, Jésus prévient l’absence des croyants ; si la présence de Dieu est nécessaire pour que la relation soit possible, celle des croyants aussi !

Rappelons que l’auteur de Luc a également écrit le livre des Actes qui racontent comment la Bonne Nouvelle est annoncée dans l’Empire romain après l’Ascension. À sa manière, l’auteur explique que même si Jésus n’est plus présent physiquement auprès des siens et même si la venue du Fils de l’homme tarde, l’histoire continue et la persévérance des croyants est donc un réel enjeu.

2. Pour éclairer la lecture

A. Des enseignements en images

Dans nos deux textes, Jésus illustre son enseignement par des situations que ses auditeurs peuvent facilement se représenter. La demande du fils à son père relève de la réalité quotidienne. Quant à la veuve, elle est considérée comme la nécessiteuse par excellence, n’ayant pas d’homme pour faire valoir ses droits dans une société patriarcale. Que ce soit dans l’AT – en particulier chez les prophètes – ou dans le NT, le motif de la veuve personnifie celles et ceux dont Dieu se soucie particulièrement, à qui il rend justice en priorité. Pour les auditeurs de Jésus, il est évident qu’une veuve peut se retrouver ainsi à la merci d’un juge, surtout si celui-ci est de mauvaise volonté.

Les deux enseignements que nous étudions s’ouvrent par une affirmation qui est ensuite illustrée par une situation sans motif religieux, puis suivent les conclusions spirituelles et pratiques à en tirer. La parénèse est au moins aussi longue que la situation décrite ; celle-ci doit alors être comprise à partir des affirmations qu’elle illustre.

Les images utilisées invoquent des types de relations spécifiques. Commençons par la dimension familiale du fils s’adressant à son père. L’enfant dépend de ses parents pour satisfaire ses besoins les plus élémentaires ; il s’adresse à son père dans la confiance que celui-ci accèdera à sa demande. Malgré tous les travers qu’il peut avoir, le vrai père est poussé par ses sentiments à donner à son fils ce dont il a besoin. Cette image présente la situation du disciple : avec la même confiance que le fils s’adressant à son père terrestre, il est appelé à s’adresser à son Père céleste. Le disciple est ramené à une relation filiale ; il est l’enfant dont Dieu prend soin. Relevons enfin que l’argumentation se fait a fortiori : alors que le père est mauvais, Dieu est bon ; si bien qu’il est encore meilleur pour le croyant que le père humain ne l’est pour son fils.

Dans la confrontation entre la veuve et le juge, la dimension juridique est bien évidemment très présente. Ce dernier étant appelé à rendre justice à celle qui a été lésée. Par elle-même, la veuve ne peut rien. Elle a besoin d’un jugement pour retrouver le bien dont elle a été lésée et ainsi se retrouver dans une situation où elle peut vivre, tout simplement. Tout comme la veuve, les croyants en prière sont dans le rôle des demandeurs. Et tout comme le juge inique, Dieu est dans le rôle de celui qui peut accéder aux demandes. Évitons le piège de l’identification ; Jésus montre dans cet exemple un processus de prière et d’exaucement. Il n’affirme pas que Dieu serait inique comme le juge ! Rappelons ici qu’une parabole n’est pas une succession de figure allégorique qu’il s’agit de décoder. La parabole met en récit un processus relationnel dont les auditeurs sont partis prenantes[1]. Par son recours au registre tragi-comique, cette parabole est une provocation qui ne manque pas d’interpeler le lecteur, tant ce juge est à l’opposé des descriptions que Jésus fait de Dieu par ailleurs. Continuons avec cette surprenante image. Aussi inique que soit le juge, il finit néanmoins par rendre justice. À travers cette image, Jésus pose la situation du croyant devant Dieu : le croyant est à la merci de Dieu qui peut rendre justice quand bon lui semble. On retrouve ici encore une argumentation a fortiori :

  • Alors que le juge n’a aucun lien avec la veuve, les croyants sont les « élus » de Dieu. Si même le juge finit par rendre justice à la veuve, alors il est certain que Dieu rendra justice à ceux qu’il a choisis.
  • Si même un juge inique finit par rendre justice, alors il n’y a aucune raison de douter que Dieu fera de même. De plus, alors que le juge cède afin d’avoir la paix, Dieu intervient pour appliquer la justice.

B. Effort humain et exaucement

Dans le texte de Mt, l’exaucement est présenté comme certain. Cependant, nous ne pouvons pas nous arrêter à « Demandez, on vous donnera » pour bien le comprendre. En effet, Jésus ajoute deux autres impératifs : « cherchez, vous trouverez ; frappez on vous ouvrira. » Ces trois impératifs s’inscrivent dans la pédagogie rabbinique en présentant une même chose de trois manières différentes. Chaque impératif met ainsi l’accent sur un point particulier :

  • « Demandez » indique la dimension relationnelle : le croyant interpelle Dieu, est en relation avec lui.
  • « Cherchez » souligne l’action : le croyant peut – et doit – se mettre en route. Relevons que l’exaucement est ici rapporté par une forme active – « vous trouverez » – alors que les deux autres exaucements sont rapportés par des formes passives, littéralement « il vous sera donné » et « il vous sera ouvert ».
  • « Frappez » appelle à l’insistance : le croyant continue à frapper tant que l’exaucement ne vient pas.

Si Jésus présente l’exaucement comme certain, il ne fait pourtant pas de la prière un oreiller de paresse ; elle implique engagement et persévérance. Cela nous éloigne d’une lecture trop rapide qui légitimerait la passivité de l’humain ; s’il y a une réponse de Dieu, il faut aussi un engagement humain. L’exaucement est néanmoins présenté comme certain ; Dieu donne des « bonnes choses à ceux qui les lui demandent », il leur donne le nécessaire dans leur existence croyante.

Dans la parabole du juge inique, c’est la persévérance de la veuve qui provoque l’exaucement. A son exemple, les croyants sont invités à prier continuellement, sans se décourager. Cependant, cette persévérance repose sur la confiance de l’exaucement à venir et ne doit pas être confondue avec le rabâchage (voire étude 2). Les croyants prient certes pour que l’exaucement survienne vite. Mais ils sont invités à prier surtout parce qu’ils croient que Dieu accomplira ses promesses. En attendant que Dieu leur rende justice, « ses élus crient vers lui jour et nuit », ils restent dans une situation difficile. Les croyants peuvent exprimer leur souffrance à Dieu, ils peuvent tout demander et demeurer dans la confiance que l’attente aura une fin. Cependant, c’est bien la venue du règne de Dieu qui est promise, et non l’exaucement de toutes les prières individuelles.

Il faut aussi souligner que, dans nos deux textes, la demande n’est pas la même. Chez Matthieu, il est question de Dieu qui se soucie de nos besoins terrestres. Tandis que chez Luc il est question Dieu qui rendra justice à ses élus. Alors que Matthieu se concentre sur notre réalité immédiate, Luc traite de la confiance qui nous permet de vivre cette réalité en attendant son terme. Les deux partagent pourtant une conviction commune : l’exaucement est dans les mains de Dieu. Le passage de Matthieu affirme que Dieu nous exauce car il est bon et Luc affirme que Dieu rendra justice car il est fidèle. Aussi, la persévérance humaine, que ce soit pour cette vie ou au-delà ne peut s’appuyer que sur la confiance en Dieu qui est fidèle et bon.

C. Quand viendra l’exaucement ?

La question du délai est délicate dans les deux textes. Si l’exaucement est présenté comme certain et semble immédiat en Matthieu, relevons qu’aucune échéance n’est précisée. Toutefois, un élément suggère une réponse rapide de Dieu : les temps verbaux du verset 8 : « En effet, quiconque demande reçoit, qui cherche trouve, à qui frappe on ouvrira. » Seul le troisième exaucement est au futur ; les deux premiers sont au présent. Dieu n’attend pas la fin des temps pour exaucer les prières, mais répond aux vivants car « il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants » (Mt 22,32). Même si aucun délai n’est donné, l’exaucement est bien à situer maintenant, ou du moins dans un avenir proche ; en d’autres mots, nous expérimentons l’exaucement en même temps que notre condition humaine.

Lc 18,1-8 s’inscrit dans un contexte eschatologique et Jésus ne donne pas d’élément permettant de situer dans le temps et dans l’espace la venue du Fils de l’homme. Dans cette même logique, Jésus ne dit pas combien de temps durera l’attente, mais explique comment la vivre. Dans le christianisme primitif, la venue imminente du règne de Dieu était forte au point que l’on croyait que certains des contemporains la verraient. Un bon exemple se trouve chez Luc. Alors que Jésus décrit les évènements douloureux qui annonceront cette venue, il affirme que « cette génération ne passera pas que tout n’arrive » (Lc 21,32). Pourtant, cette génération a disparu et le temps a continué à s’écouler de la même manière… Les croyants ont attendu et prié, mais le monde a continué à tourner. Plus que la parabole elle-même, c’est son commentaire par Jésus qui traite de ce silence de Dieu, de cet exaucement qui tarde.

Certes le texte ne mentionne aucun délai, il affirme pourtant que Dieu interviendra « bien vite ». Les diverses traductions en français varient sur ce terme : si la TOB, la Nouvelle Bible Segond et la « Parole de Vie » mettent « bien vite », la Bible de Jérusalem affirme que Dieu « fera prompte justice », Chouraqui et Segond mettent « promptement », la Bible en Français courant traduit « rapidement » et la Darby propose « bientôt ». De manières différentes, ces traductions s’accordent sur une intervention imminente, mais cette unanimité est moins solide que les traductions ne le suggèrent. En effet, le terme grec en tachei peut se traduire aussi bien par « rapidement » que par « soudainement ». Cela ouvre la question de savoir si c’est le délai d’attente qui est court ou l’intervention de Dieu qui est brève. Dans un cas, l’apparente passivité de Dieu contredirait le texte alors que dans l’autre, on pourrait comprendre que Dieu attend… avant d’agir rapidement. Les deux interprétations peuvent être défendues. D’un côté, la venue du Fils de l’homme est présentée comme soudaine puisqu’elle prend tout le monde par surprise. De l’autre côté, elle est présentée comme imminente puisque Jésus affirme que certains de ses contemporains la verront de leur vivant. Les différents commentaires reconnaissent ces deux interprétations comme possibles, puis se divisent selon l’option choisie.

Comme dans d’autres passages, la traduction ne peut se faire sans une part d’interprétation. Cependant, que l’on choisisse de traduire en tachei par « soudainement » ou « rapidement », le verset 8b met l’accent sur la persévérance humaine : la question n’est pas de savoir quand Dieu agira, mais bien de savoir si des croyants auront persévéré jusque-là, s’ils pourront accueillir cette intervention et s’en réjouir.

3. Pour aller plus loin

A. Expérience de l’absence

Au-delà de l’appel à la confiance, nos deux textes nous renvoient à l’expérience de l’absence. Dans la prière, nous pouvons faire l’expérience de l’absence de Dieu ou du moins, nous ne constatons pas l’exaucement qui nous confirmerait sa présence. Et pourtant, nous continuons à nous adresser à lui, ne serait-ce que pour lui reprocher son absence… D’un point de vue logique, cette prière est paradoxale puisque si Dieu était effectivement absent, il n’entendrait pas le reproche. Aussi, l’expérience de l’absence de Dieu ne signifie pas que Dieu soit réellement absent mais peut ouvrir à la foi. Bien qu’il ne constate pas la présence de Dieu, le croyant peut soit vivre de la confiance que Dieu est tout de même présent, soit il peut le considérer comme vraiment absent.

C’est parce que nous croyons que Dieu est fidèle et bon que nous nous adressons à lui. Pour cette vie, nous croyons qu’il nous donne de bonnes choses et au-delà, nous croyons que son règne adviendra. Autrement dit, la confiance est ce qui rend la prière possible et non ce qui la rendrait superflue. La confiance à laquelle Jésus nous invite est une confiance a priori et non une confiance qui naîtrait de l’exaucement.

Dans L’assise et la présence, Jean-Marie Gueulette décrit ainsi l’enjeu de la prière : « Ce n’est pas la prière qui rend Dieu présent, mais l’homme qui se rend présent à Dieu dans la prière, alors que Dieu lui est présent en permanence. » La confiance ne trouve sa place que dans la relation ; si la confiance se renforce au fil de la relation, c’est toutefois bien la confiance d’être entendu qui permet de s’adresser à Dieu.

Dans cette perspective reprenons Lc 18,8b : « Mais le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » En écho au verset 1, cette foi est en lien avec le fait « de prier constamment et de ne pas se décourager ». Bien que la forme de la prière ne soit pas précisée, celle-ci semble inséparable de la foi. Aussi, Lc 18,1-8 continue à nous interpeler ; même dans le silence, nous sommes appelés à nous adresser encore et toujours à Dieu afin de nous rendre présents et disponibles pour lui. D’une certaine manière, les récits du livre des Actes remplissent ce vide ; même en l’absence charnelle de Jésus, les apôtres prolongent son ministère et persévèrent dans une attitude de prière.

B. La nécessité et le confort

Si nous nous arrêtons à une interprétation hors-contexte du « Demandez, on vous donnera », nous partons dans une relation faussée avec Dieu ; Jésus nous parle d’une Dieu attentif à nos besoins et non d’une machine qui exaucerait chacun de nos désirs. Si nous remontons à l’étymologie latine, les mots « prière » et « précarité » ont une racine commune. Ce qui est précaire est ce qu’on obtient en le demandant à quelqu’un, en le priant. Autrement dit, rien n’assure qu’on puisse l’obtenir, ni qu’on puisse le garder. La précarité est l’expérience de dépendre concrètement d’autres personnes plutôt que de soi-même. Pour revenir au texte biblique, Matthieu traite de la confiance permettant aux personnes dans le besoin de s’adresser à Dieu pour lui demander le nécessaire. Or, le progrès technologique et médical nous place souvent au-delà de la nécessité : nous avons suffisamment à manger et à boire, nous avons un toit et des vêtements. Nos besoins vitaux sont satisfaits, mais cela nous paraît tellement normal que nous ne prenons pas nécessairement le temps de nous en réjouir. En revanche, lorsque nous nous plaignons d’un salaire qui arrive plus tard que prévu ou d’une coupure d’électricité nous prive temporairement de chauffage, de lumière et d’internet ou parce qu’il faut quitter une habitation pour une autre moins confortable, ce ne sont pas des besoins vitaux qui sont en jeu. Bien entendu, ces contrariétés sont fâcheuses, mais à moins de les surinvestir, nous continuerons à vivre malgré ces changements qui touchent davantage à notre confort qu’à nos besoins.

Dans le texte biblique, ce n’est pas le confort qui est précaire, mais bien notre vie : elle nous est donnée et peut se terminer n’importe quand. Quand bien même beaucoup de choses nous paraissent importantes, elles ne relèvent pas de la nécessité. Par son enseignement, Jésus nous ramène à notre ancrage existentiel, à notre réalité immédiate : que voulons-nous vraiment ? De quoi avons-nous vraiment besoin ? Si c’étaient nos besoins non-satisfaits qui nous poussaient à prier, il est probable que nos prières ne seraient pas les mêmes. De plus, cela nous ferait ouvrir les yeux sur tout le nécessaire que nous avons déjà et dont nous pouvons nous réjouir. Chez nous, ceux qui prient avant le repas le font surtout pour se rappeler la présence de Dieu, mais selon les pays, la prière avant le repas est une réelle reconnaissance parce que c’est une grâce qu’il y ait quelque chose à partager sur la table.

Le fait que nos besoins vitaux soient déjà satisfaits semble relever de la normalité, si bien que nous ne pensons pas nécessairement à nous en réjouir. Inversement, nous nous scandalisons ou feignons de ne pas voir quand des personnes dans notre société ou au loin manquent du minimum. Quand nous voyons quelqu’un dans le besoin, nous pouvons bien prier Dieu de satisfaire ses besoins… En suivant la gradation proposée par Jésus, nous pouvons aussi nous mettre en mouvement et chercher à satisfaire ses besoins, ou alors même frapper aux portes pour obtenir de l’aide. Si la demande est un premier pas, Jésus nous invite aussi à faire les suivants. Demander ce qui est important, et aussi agir pour, et même insister.

C. Valeur de la prière et exaucement

Pourquoi continuer à prier si rien ne change ? La prière a-t-elle de la valeur par elle-même ou n’a-t-elle de valeur que par son exaucement ? Si celui-ci n’est pas immédiat, ces questions surgissent inévitablement… Lc 18,1-8 traite précisément de cette expérience et incite à persévérer malgré le silence de Dieu, malgré l’absence de changements. Jésus appelle encore à la confiance : même si nous ne savons pas quand, nous savons que Dieu interviendra. Pourtant, nous voudrions qu’il intervienne maintenant, nous voudrions être témoins directs de cette intervention.

Le silence de Dieu a pour conséquence de nous pousser à reconnaître et assumer nos propres responsabilités. Cette expérience du silence nous confronte à nos fausses croyances : Dieu ne nous évite pas les souffrances et il ne nous empêche pas de faire des erreurs. Nous pouvons bien lui reprocher une certaine passivité, mais cela n’apporte pas de solution à notre situation immédiate. Malgré notre persévérance dans la prière, nous continuons à nous confronter au silence, nous ne trouvons pas de certitude nous indiquant le chemin à suivre.

Si la prière n’apporte pas de changement immédiat, alors pourquoi continuer ? Les textes bibliques présentent la prière comme le principal moyen de communication avec Dieu, afin de nourrir notre relation avec lui. Aussi, même si la persévérance peut être motivée par l’espoir de hâter l’action de Dieu, elle se fait surtout dans la confiance que Dieu écoute. Si l’objet de la demande est important, le fait que la prière soit adressée à Dieu est encore plus important. Lors d’entretiens personnels, des paroissiens ont évoqué des réponses à leurs prières qui étaient bien éloignées d’un simple « coup de baguette magique ». La réponse consiste parfois en un sentiment de paix malgré l’agitation, dans la confiance d’être soutenu, parfois dans le sentiment de forces renouvelées qui permettent de persévérer… Plus que des résultats tangibles, c’est souvent le renforcement d’une relation qui est mis en avant.

Rappelons qu’une manière biblique de prier consiste aussi à rappeler à Dieu ses promesses ; c’est par exemple ce que fait Moïse pour dissuader Dieu de faire disparaître Israël lors de l’épisode du veau d’or (Exode 32). Là encore, cette manière de prier s’inscrit dans la confiance en la fidélité de Dieu ; c’est bien parce que nous croyons qu’il réalisera ses promesses que nous les mentionnons pour renforcer nos demandes.

D. Persévérer jusqu’à quand ?

À la lecture de Lc 18,7, nous pouvons nous demander pourquoi Dieu « fait attendre » ses élus… Alors que sa venue est attendue, elle tarde. La possibilité de ce retard est déjà mentionnée dans des écrits plus anciens :

  • Dans la littérature prophétique de l’Ancien Testament : « Le Seigneur m’a répondu, il m’a dit : Ecris une vision, donnes-en l’explication sur les tables afin qu’on la lise couramment, car c’est encore une vision concernant l’échéance. Elle aspire à sa fin, elle ne mentira pas ; si elle paraît tarder, attends-la, car elle viendra à coup sûr, sans différer. » (Habacuc 2,2-3)
  • Dans la littérature sapientiale deutérocanonique : « La prière de l’humble traverse les nues et il ne se console pas tant qu’elle n’a pas atteint son but, il n’a de cesse que le Très-Haut ne soit intervenu, qu’il ait fait droit aux justes et rendu justice. Le Seigneur ne tardera pas, il n’aura pas de patience avec eux jusqu’à ce qu’il ait brisé les reins des hommes sans pitié. » (Si 35,21-22)

Ces deux passages affirment que, même si les apparences suggèrent le contraire, Dieu rendra justice le moment venu. C’est à cette confiance que sont (r)appelés les croyants ; de la même manière, Luc reprend cette affirmation sans mentionner une cause à cette attente.

Ce thème est également présent dans le Nouveau Testament ; c’est ce que l’on appelle techniquement le retard de la parousie. Une explication est proposée en 2 Pierre 3 : Dieu tarde afin que chacun puisse être sauvé. Le retard est ainsi interprété positivement puisqu’il est la conséquence de la bonté de Dieu.

Ce bref survole fait ressortir deux points : 1) la fidélité de Dieu et la certitude qu’il agira et 2) sa bonté puisque ce délai est à l’avantage des humains. Dieu y paraît ainsi toujours à son avantage, et à part la confiance à laquelle les croyants sont invités, rien n’est donné pour améliorer leur situation. Cela illustre la réalité de la foi qui consiste à mettre sa confiance en Dieu alors même que nous n’avons pas de prise sur lui, qu’il nous échappe. La tradition affirme qu’il nous aime et prend soin de nous, mais nous n’avons aucun moyen de maîtriser ou susciter cette bonté. Aussi, la foi ne consiste pas à faire diminuer la méfiance – ce que ferait la maîtrise –, mais bien à faire confiance malgré tout. Comme le disait Woody Allen, « l’éternité, c’est long… surtout vers la fin. » De même, persévérer est difficile… surtout dans la durée. Et pourtant, c’est justement dans cette attente que réside l’enjeu de la confiance, de notre foi.

Et pour vous ?

Si vous ne constatez pas de changement, pourquoi continuer à prier ?

[1] Cf. le CBC 67 Curieuses paraboles (2015 – 2016) que vous pouvez toujours commander sur notre site 

4 thoughts on “ETUDE 4 – L’exaucement

  1. Bonjour,
    pour moi il me semble c’est justement faire confiance malgré tout qui me fait prier et à la longue tout ça c’est transformée
    en un dialogue vivant et intéressant qui manquerai réellement dans ma vie.

  2. Bonjour à chacune et à chacun,
    Je joins pour la première fois un commentaire à une étude de la Bible que j’apprécie énormément. Un chaleureux merci à Didier et à son équipe, ainsi qu’aux contributeurs à ce forum !
    Au moment de parler exaucement, la première remarque qui me vient à l’esprit et de vous apporter, à tous, mes vœux pour l’Année nouvelle ! Adresser un vœu, un « salut », un « merci », c’est un acte en soi, c’est contribuer à la réalisation de celui-ci. N’en va-t-il pas de même de la prière et de l’exaucement ?
    Lorsque je prie, je constate effectivement un changement, un exaucement. Déjà. Les textes des Évangiles et les commentaires qui nous sont présentés mettent des mots sur cette expérience que je comprends mieux, du coup. Parce que la prière me place dans une position authentique de demandeur, parce qu’elle me met en relation avec le Dieu aimant, parce qu’elle me responsabilise et me décale en me mettant en relation avec les autres, elle apporte déjà un exaucement, elle constitue une expérience heureuse !
    Mais j’aime que la réflexion qui nous est offerte ne chosifie pas l’exaucement, comme un résultat, la réception d’un objet commandé, après une attente plus ou moins longue. Comme l’exaucement fait partie de la démarche de la prière, de notre attente, il reste en même temps inassouvi. En plus du déjà et pas encore, il faut faire l’expérience de l’absence et de la présence, ce n’est pas toujours facile. Ce jour, dans mes prières, je vis pourtant cette confiance. Merci !

    1. Bonjour,

      Je suis très reconnaissant de ce message dont je vais m’empresser de transmettre le contenu à l’équipe. Chacun y effectue un énorme travail et il est très encourageant de recevoir de tels retours.
      J’aime que tu soulignes que l’exaucement n’est pas une simple chose, mais une dynamique relationnelle dans laquelle je peux percevoir l’agir divin. La prière me transforme en transformant mes relations aux autres et à Dieu. Cela ne signifie pourtant pas que l’exaucement factuel n’existe pas, il est simplement replacé dans un mouvement d’ensemble. Tout ne se focalise pas sur lui. Merci d’avoir souligné cela.
      Bonne continuation dans ce parcours.

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