ETUDE 5 – La prière dévoyée

ETUDE 5 – La prière dévoyée

Matthieu 4,1-11

1.  Pour entrer dans le texte

A. Un texte en contexte

Ce texte, très étrange, de l’Évangile selon Matthieu et son parallèle en Luc 4,1-13, nommé habituellement « Les tentations de Jésus au désert », est susceptible de nombreuses approches. Une des plus fécondes consiste à l’aborder sous l’angle de la prière. Ce qui est rarement fait par les commentateurs qui privilégient les questions de la définition de la mission du Messie ou de la vie des croyants. Et pourtant, le diable s’adresse à Jésus, il le prie d’exaucer trois demandes bien particulières. Nous nous concentrerons sur l’interprétation de ces trois « prières » que le diable adresse à Jésus et aux réponses que celui-ci lui apporte : Il nous arrivera cependant de mentionner d’autres approches au passage.

Tout le début de l’Évangile selon Matthieu est centré sur Jésus qui se prépare à son ministère. Il cherche à nous faire comprendre son identité. L’épisode des « Tentations » est l’ultime étape de cette préparation. Sa généalogie (Mt 1,1-17) le fait remonter à Abraham, père fondateur du peuple d’Israël ; ce qui place Jésus à l’origine d’un nouveau peuple. Sa naissance signifie « Dieu avec nous » (relire Mt 1,22-23), signification étymologique du nom « Emmanuel » en hébreu. La visite des Mages souligne l’universalité du salut. Les manœuvres d’Hérode, la fuite en Egypte et le massacre des innocents indiquent la crainte des pouvoirs en place envers la venue d’un Messie (Mt 2). Ils anticipent la passion en pointant que dès le début, Jésus est contesté et sa vie menacée. Le baptême par Jean le Baptiste nous montre que le Messie va accomplir la volonté de Dieu et non suivre sa propre ligne (Mt 3,1-15). Matthieu ne cesse, tout au long de son évangile, de mettre en tension deux compréhensions du Messie attendu : d’une part celle d’un Messie doté de pouvoir et de domination, d’autre part celle d’un Messie serviteur dans la communion divine. Cette tension est particulièrement mise en exergue en Mt 4,1-11.

Dans le contexte politique, où notables et rois s’opposent jusqu’à la persécution au mode de vie alternatif et critique proposé par Jésus, il ne faut pas que le lecteur de l’Evangile se trompe sur l’identité du Messie chrétien, Jésus de Nazareth. Ainsi la prière qui lui sera adressée, on le verra, sera légitime – dans la communion divine – ou dévoyée – selon les attentes du diable.

Après l’épisode des Tentations au désert le récit va se poursuivre par l’appel de disciples, l’enseignement, la prédication, des guérisons. Jésus va proposer un mode de vie basé sur un bonheur paradoxal tel que le définissent les Béatitudes (relire Mt 5,3-12). D’emblée, Matthieu montrera que le ministère de Jésus s’exercera dans communion avec Dieu et en aucun cas dans la soumission aux prières dévoyées du diable. La prière du Christ sera celle qui remet tout à Dieu et non celle qui voudra lui arracher du pouvoir, si bonnes fussent les intentions du demandeur.

B. Un texte étrange

D’emblée notre texte nous parait étrange, même ésotérique par sa mise en scène du diable dialoguant avec Jésus. D’un point-de-vue formel, il présente une dispute de type rabbinique, mettant en scène deux ou plusieurs théologiens juifs s’opposant sur une problématique théologique. Cette mise en scène littéraire est couramment usitée dans le judaïsme de l’époque. On retrouve cette forme de discussion également chez les philosophes grecs, quoique moins scénarisée. Cette forme redeviendra populaire à la fin du Moyen-Age et à la Réforme, sous la forme des fameuses « Disputes ». Mais notre passage peut aussi se rapprocher d’une forme littéraire en vogue dans l’hellénisme contemporain, celle qui présente le héros victorieux traversant les épreuves (par exemple les « Douze travaux d’Hercule »).

Toutefois l’essentiel n’est pas ici dans la forme mais dans le contenu théologique. Matthieu entend faire comprendre à ses lecteurs en quoi Jésus est le véritable Messie : dans la communion avec Dieu et non en cédant aux prières du diable. La précision est d’importance car la scène du baptême de Jésus par le Baptiste (Mt 3), avec ses allusions au jugement dernier et ses proclamations virulentes aurait pu porter à confusion. Elle laissait potentiellement augurer la venue d’un Messie à caractère politique et autoritaire dont la mission aurait été d’établir politiquement le Royaume de Dieu. Parmi toutes les formes de messianisme en cours à l’époque, Jésus se profile d’une manière totalement originale. Dans l’esprit des Béatitudes (Mt 5,3-12), il inscrit sa mission dans le service quotidien de Dieu en se souciant des faibles et des petits et non en revendiquant le pouvoir politique ou sacerdotal.

C.    Le diable « prie »…

Venons-en au second protagoniste du récit. Qui est ce personnage tour à tour nommé le « diable », « tentateur » ou encore « Satan », fonction devenue, peu à peu, un nom propre ? Si l’on se réfère à l’étymologie des deux premiers mots employés par Matthieu l’on s’apercevra bien vite que le personnage en question ne correspond pas à l’image que s’en fait la piété populaire ou la représentation picturale classique. Il s’agit avant tout de désigner celui qui, ou ce qui, dans l’existence, divise. Diabolos, en grec, c’est le diviseur, celui dont l’objectif est d’introduire la division entre humains, entre humains et Dieu, singulièrement ici entre Jésus et son Père. Il s’agit aussi du « tentateur », cette force qui cherche à détourner la créature du créateur. Le tentateur pousse ici à une forme de séparation, vis-à-vis de son Dieu, pour subordonner Jésus ensuite à son propre pouvoir diabolique. Enfin Jésus nomme cet étrange et terrifiant personnage : « Satan ». Ce terme ne désigne plus seulement une fonction d’accusateur tel qu’on le trouve au début du Livre de Job.  Job ch. 1 et 2 présente Satan, l’accusateur de la cour céleste, qui, avec la permission divine, va essayer de s’attaquer à Job pour le détourner du vrai Dieu. Satan est devenu, au cours des siècles, la personnification du mal qui est avant tout, dans la théologie chrétienne, la séparation d’avec Dieu.

Si les trois termes employés (diable, tentateur, Satan) peuvent être considérés comme synonymes, ils désignent néanmoins des aspects distincts de ce pouvoir qui veut éloigner Jésus de son Père.

D. Prière légitime… prière dévoyée

Le passage des « Tentations » pose la question fondamentale de savoir ce qu’est une prière chrétienne. Cette thématique, très importante dans toute l’histoire du christianisme, est même singulièrement actuelle. La prière doit-elle viser à se soumettre à Dieu ? Est-elle communion confiante avec son Seigneur ? Peut-elle demander des miracles ? Peut-elle exercer un pouvoir sur Dieu, le faire changer ? Le tenter ? Peut-elle mettre Dieu à l’épreuve ? Chercher à l’infléchir ? Il faut relire à ce propos l’étude introductive et en particulier ses pages 6 et 8.

Mt 4,1-11 et son parallèle lucanien, en développant la version de Mc 1,12-13, nous indiquent qu’il existe deux grandes catégories de prière : la légitime et la dévoyée. La première selon Dieu et la seconde selon le diable, avec toutes les nuances qu’il conviendra d’apporter à cette catégorisation. Le diable « prie », certes, mais il le fait d’une manière dévoyée, qui cherche à détruire la relation filiale qui unit le Christ à son Dieu.

 

LireEn quoi les demandes du diable vous paraissent-elles légitimes ou dévoyées ?

 

2.  Pour éclairer la lecture

A. Plan du texte

Versets 1-2              L’Esprit conduit Jésus au désert

Versets 3-4              Première demande du diable : transformer des pierres en                                 pains, un déni de création

Versets 5-7              Deuxième demande du diable : mettre Dieu à l’épreuve pour                          confisquer son pouvoir

Versets 8-10            Troisième demande du diable : recevoir le pouvoir de Satan,                            le maître du monde

Verset 11                 Une vie confiante en Dieu

B. L’Esprit conduit Jésus au Désert – v. 1-2

Selon le verset 1, la vie du Christ, comme d’ailleurs celle de tout croyant, connaît l’affrontement avec les forces du mal. Cela est inéluctable et fait partie de la condition humaine. C’est bien l’Esprit qui conduit Jésus à cette confrontation. Cet épisode n’est pas sans rappeler le texte de Gn 3,1-4 (la tentation en Eden). L’adversaire va s’efforcer de faire sortir Jésus de sa condition humaine et ainsi de le faire dévier de sa mission messianique de service.

La notion de désert, dans lequel Jésus est conduit par l’Esprit, peut revêtir plusieurs significations dans la Bible. C’est souvent le lieu de la rencontre avec Dieu (par exemple : Lc 3,2 où la parole divine se fait entendre à Jean Baptiste dans le désert ou encore dans l’ensemble du livre de l’Exode). Mais, toujours dans cette veine vétérotestamentaire, le désert peut aussi être lieu de combats et de doutes (comme par exemple dans le livre des Nombres). C’est dans ce lieu ambivalent, où se vivent communion et division, que le passage des « Tentations » présente l’affrontement de Jésus avec les forces hostiles qui régissent le monde. Dans la préparation à sa mission Jésus n’échappe pas à la confrontation avec le mal parce qu’il n’échappe pas à sa condition humaine.

Le verbe « tenter » revêt également plusieurs significations. Il peut s’agir de la mise à l’épreuve de l’être humain par Dieu, de la mise à l’épreuve de Dieu par l’être humain ou encore de la tentative de détourner l’être humain, singulièrement ici le Christ, de la communion avec Dieu. Notre verset fait, très certainement, une allusion indirecte au texte de Dt 8,1-6 ou encore à Job 1,6-12. Si l’Esprit conduit Jésus au désert pour y être tenté, cela signifie que le Christ n’échappera pas à ce que rencontrera tout être humain au cours de sa vie : l’affrontement au mal. Pour Matthieu, le Messie, par son incarnation, n’échappe d’aucune manière à la condition humaine (relire Mt 1,18-25 – l’annonce à Joseph).

Le verset 2 est une allusion manifeste à un événement de l’Ancien Testament, le jeûne de 40 jours de Moïse au désert, au terme duquel il reçoit la Loi (Ex 34,28 ; Dt 9,9). Pour Matthieu, dans cette filiation littéraire, Jésus est le nouveau Moïse, à l’origine d’un nouveau peuple, qui sera victorieux des tentations alors que l’ancien Israël y aura succombé (voir l’épisode du veau d’or, Dt 9 et 10).

C. Première demande du Diable : transformer des pierres en pains, un déni de création – v. 3-4

La logique de cette première prière du Tentateur à Jésus est implacable : « Si tu es (puisque tu es) le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains ». Or selon Jean Baptiste, Dieu peut, à partir de pierres, susciter des enfants à Abraham (Mt 3,9). Comme Jésus a faim après son jeûne, le diable lui enjoint de s’occuper de lui-même en accomplissant un miracle utile : transformer un élément courant du désert, les pierres, en pain. Quoi de plus légitime, voire altruiste… A l’époque, comme aujourd’hui, les famines étaient des fléaux à combattre. Si l’on changeait les pierres en pain, la solution serait à portée de main.

L’on pourrait disserter longtemps sur le fait que ce type de miracle se heurte à une impossibilité matérielle, physique et chimique. Ce serait manquer la pointe de l’argumentation. Deux explications sont possibles à ce refus.

Jésus ne fait et n’a jamais fait de miracle pour ses besoins personnels, et cela jusqu’à la fin. C’est bien dans l’évangile de Matthieu que retentit, sur la croix, cette parole : « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27,46). Jésus ne détournera jamais le pouvoir divin à son propre profit. Sa puissance n’est pas au service de son bien-être personnel et ne le fera jamais dévier de sa mission.

L’Évangile nous montre que Dieu ne change pas les conditions ordinaires du fonctionnement de sa création : les pierres sont pierres, le pain est pain. On ne transforme pas la matière contre les lois de la nature. La perversité du diable est qu’il veut pousser Jésus à changer les conditions ordinaires de la création, dans un but égoïste. Certes, Jésus a accompli des miracles. Mais c’est toujours comme signe du Règne de Dieu qui vient et surtout pour restaurer la personne humaine dans son intégrité et non pour fausser le donné créationnel. Pensons ici, par exemple, à l’épisode des deux aveugles, Mt 20,29-34 ou encore à l’épisode de l’aveugle Bartimée, Mc 10,46-52 (voir la 3ème étude). C’est plus tard que s’opérera le miracle du partage, par la mise à disposition des cinq pains et des deux poissons par les disciples (Mt 14,13-21). Le signe de la nourriture suffisante pour tous se base sur l’acte solidaire et la mise à disposition de ce que l’on a et non par la transgression du donné de la création.

Comme Fils de Dieu, Jésus est exposé au mal ; il n’a pas de statut privilégié. Le simple fait qu’il soit tenté montre sa pleine humanité.

D. Deuxième demande du diable : mettre Dieu à l’épreuve pour confisquer son pouvoir. – v. 5-7

Autre demande, autre stratégie : le diable use, cette fois-ci, de flatterie et de provocation en citant à nouveau l’Ecriture (Ps 91,11-12). Il demande à Jésus d’opérer un miracle inutile et totalement superflu. Le Temple (de Jérusalem) est le symbole du pouvoir de Dieu comme du pouvoir politico-religieux du judaïsme de l’époque. C’est un lieu très fréquenté par les pèlerins. Il s’agit donc d’une provocation du diable envers le Christ et sa mission pour qu’il assure sa popularité de manière définitive et très spectaculaire. D’un point-de-vue formel cette deuxième demande du Diable et la réponse de Jésus semblent préfigurer les combats oratoires qui auront lieu entre scribes, pharisiens et Jésus.

La réponse de Jésus envers le diable est cinglante et cette fois-ci exégétiquement fondée en citant Dt 6,16 : ta prière est perverse car elle me pousserait à mettre Dieu à l’épreuve pour une cause inutile.

On ne peut s’empêcher de penser à la religion spectacle. C’est le type de miracle susceptible, ultérieurement, d’impressionner une foule. On peut penser aux mises en scènes antiques du Deus ex machina, comme aux spectacles mis en scène par des « évangélistes » modernes. Mais le Jésus de Matthieu dénonce la prière dévoyée qui use de citations bibliques pour déguiser des désirs de pouvoir en prière apparemment légitime. On peut aussi discerner un appel de Satan pour que Jésus s’affranchisse de sa finitude humaine, ce qu’il refusera jusqu’à la fin. Jésus n’a pas de temps pour les choses inutiles. Sa mission est d’un autre ordre, rappelée à plusieurs reprises : servir dans la communion et l’obéissance.

Le professeur Pierre Bonnard, dans son commentaire, résume bien la situation : « Satan fait un usage littéraliste du Ps 91 ; Jésus lui répond par un procédé que nous appellerions aujourd’hui d’exégèse théologique ».

 

E. Troisième demande du diable : recevoir le pouvoir des mains de Satan le maître du monde – v.8-10

La troisième demande du diable semble partir d’un bon sentiment : quoi de plus légitime que de remettre au Christ tous les royaumes du monde ? La demande du diable progresse en subtilité. Le diable est dans les détails, dit-on. Le monde lui appartient et il va le remettre au Christ moyennant une génuflexion du Christ devant lui et une adoration de sa part.

Le monde fonctionne sur un mode diabolique. Le texte des « Tentations » témoigne d’une vision pessimiste de la gouvernance politique du monde : les puissants usent de pouvoir et d’injustice. Point n’est besoin d’énumérer des faits d’époque ou d’actualité. Le diable propose à Jésus un messianisme s’apparentant aux pouvoirs ordinaires des puissants et dirigeants de ce monde en tentant de l’engager dans un messianisme de type politique et totalitaire.

Mais le messianisme de Jésus est de l’ordre du service, non du pouvoir. Tout l’Évangile selon Matthieu le montrera. Certes le Messie usera d’autorité, mais pas d’un pouvoir ni d’une domination provenant du diable. Sa vie sera faite de l’obéissance à Dieu seul. L’Evangile selon Matthieu appellera à faire des disciples, mais pas à dominer (Mt 28,16-20).

La prière dévoyée de Satan est ainsi démasquée : ce qu’elle cherche n’est ni le salut de l’être humain, ni la coexistence pacifique des peuples, ni la gloire de Dieu, mais le pouvoir personnel et la domination sur le monde, tel qu’il est, avec son cortège de malheurs et d’injustices. La réponse de Jésus à cette troisième prière du diable est à nouveau cinglante. Elle est même définitive. La nomination de Satan : « Retire-toi, Satan ! Car il est écrit : Le Seigneur ton Dieu tu adoreras et c’est à lui seul que tu rendras un culte… » indique qu’il a été reconnu, nommé et donc démasqué dans son projet. Le fait de passer du mot « diable » au nom « Satan », un nom propre et plus une fonction indique que Jésus a autorité sur lui. Satan voit ses objectifs mis à jour et en échec. Il voulait diviser et maintenant le voilà qui veut unir mais par le pouvoir et la force. Le Messie véritable refuse le projet de Satan, il veut tout recevoir de Dieu pour servir. Messie humble doté d’autorité, il est là pour le bien et non pour la domination. Il va donc se distinguer de tout « grand inquisiteur » voulant établir le pouvoir divin par la force, la torture, la manipulation et l’élimination des opposants. Jésus perdrait sa liberté et sa communion avec Dieu serait aliénée s’il acceptait un pouvoir de cette nature.

Ce passage rend particulièrement attentif à un usage de l’Ecriture qui ne soit pas lui-même dévoyé.

F. Une vie confiante en Dieu – v. 11

Le refus du changement des conditions de vie de l’humanité et de la réalité induites par la création, le refus de l’inutile et de l’esbroufe, le refus du pouvoir oppressif aux ordres de Satan conduit le Christ dans la paix, la sérénité, la confiance en son Dieu. Le service des anges indique qu’il a terminé avec succès la préparation à sa mission dont la nature n’est pas celle du monde. Il reçoit l’approbation et la sanction divine après l’épreuve et jouit, pour un bref instant, de la communion propre au monde divin.

 

3.  Pour aller plus loin

A. Le Messie selon Matthieu, les croyants et l’Eglise

Le Messie, le Christ, tel que nous le présente Matthieu diffère fortement des modèles messianiques ayant cours au 1er siècle de notre ère. L’épisode du procès devant Pilate (Mt 27,11-26) montre bien que le peuple, poussé par ses dirigeants, préfère la libération du rebelle politique (brigand) à celle du messie pacifique.

On se demandera, dans la foulée, si le modèle de messie tel qu’il se fait voir dans notre texte concerne uniquement la manière dont Jésus a conçu son ministère ou s’il inspire la vie du croyant et de l’Eglise. Il est légitime de concevoir que l’attitude et la prière des croyants et de l’Eglise se basent ou, tout au moins, soient en lien avec le modèle de prière, de foi et d’amour du Christ. La relation de confiance et de filialité de Jésus avec son Père sont des modèles pour les croyants.

Ainsi trois points principaux se dégagent de notre texte en ce qui concerne la mission du Christ telle que les croyants et l’Eglise sont appelés à la poursuivre :

  1. La mission du Messie n’est pas de changer les conditions de vie émanant de l’ordre de la création. Le Fils de Dieu ne renverse pas l’ordre créationnel divin. Le Règne de Dieu n’est pas encore établi, les prémices sont certes présentes mais les règles auxquelles sont soumis les règnes minéraux, végétaux, animaux ne sont pas à perturber. Le Christ va respecter cet ordre de la création en ne changeant pas les pierres en pain mais en appelant à s’instruire et à vivre des paroles divines. A l’égard de la création, cela suppose donc le respect pour ce qu’elle est. Obéir à Dieu c’est aussi respecter l’ordre créationnel et ne pas le perturber en jouant les surhommes dominants par l’usage éhonté de la nature, sa transformation ou encore l’emploi de produits nocifs qui perturbent son fonctionnement.
  2. La mission du Messie n’est pas non plus de se livrer à l’inutile, voire au spectaculaire. Toute la vie de Jésus va dans ce sens. S’il accomplit un miracle c’est pour rétablir une personne dans son intégrité. Il n’y a pas de miracle inutile, voire d’esbroufe dans la vie du Christ. En Eglise il s’agit donc non de faire des choses pour rien – le réformateur Mélanchton appelait certaines disputes chrétiennes inutiles « la rage des théologiens », ni d’épater les foules par pur désir de gloire car tout cela divise au lieu d’unir. Devant les défis du monde il est tragique de constater combien l’on s’adonne à des choses inutiles, au divertissement qui éloigne de Dieu et des actions urgentes à mettre en place pour plus de justice, de paix et de sauvegarde de la création.
  3. La mission du Messie de Matthieu n’est pas d’établir le Règne de Dieu, mais d’en susciter les signes. Sa mission est de l’ordre du service et non du pouvoir. Malheureusement l’histoire de l’Eglise nous montre cette confusion trop fréquente entre service et pouvoir. Cette confusion est de l’ordre de la tentation et touche toutes les religions, des Empires chrétiens aux dictatures modernes dès qu’il y a collusion du religieux avec le politique ou l’économie. Le pouvoir est une tentation qui menace perpétuellement le christianisme comme on le constate, par exemple, dans la volonté d’imposer des normes chrétiennes à toute une population et donc de punir pénalement ceux et celles qui s’y soustrairaient. Pensons aux récentes élections au Brésil, aux Etats-Unis, en Afrique et dans l’Est de l’Europe, entre autres. Les autres religions ne sont pas en reste, il suffit de citer l’Arabie saoudite sunnite, l’Iran chiite ou la Birmanie bouddhiste.

La tentation est donc toujours forte d’établir des normes et des lois coercitives, punissant au lieu de servir. A cette tentation le Christ matthéen répond avec autorité d’une manière péremptoire : « Retire-toi, Satan ! ».

Certes la mission du Christ va se poursuivre universellement, mais pas à la manière d’un pouvoir politique classique et pas en exauçant les désirs du Diviseur. La mission de Jésus distingue entre autorité qui est service et pouvoir qui est domination. L’Evangile de Jean exprime parfaitement cela dans la déclaration de Jésus à Pilate : « Ma royauté n’est pas de ce monde. Si ma royauté était de ce monde, les miens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs. Mais ma royauté, maintenant, n’est pas d’ici. » (Jn 18,36). Jésus résumera la mission à accomplir dans le monde par le double commandement de l’amour : aimer Dieu et aimer son prochain comme soi-même. Contrairement à ceux qui veulent exercer un pouvoir, il observera la Loi non de façon casuistique, mais dans son intention fondamentale. Tout cela impliquera, comme le montrera la suite de l’évangile selon Matthieu, le renoncement aux premières places, le souci des faibles et des petits, le pardon mutuel, l’amour du prochain en prémices du Règne à venir qui se manifeste déjà par des signes. L’état d’esprit qui prévaudra sera donc celui de la communion avec Dieu et non la séparation – qui est le péché – pour exercer un pouvoir sur les autres et le monde.

B. La prière légitime et la prière dévoyée

Distinguer prière légitime de prière dévoyée est un exercice délicat. Peut-on tout demander à Dieu ? Faut-il un état d’esprit particulier pour prier ?

Certainement, l’on peut tout confier et tout demander à Dieu si on se situe dans l’état d’esprit de renonciation à exercer un pouvoir sur lui : « Mon Père, si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que ta volonté se réalise ! » (26,42) (voir aussi l’étude 6 à venir). La prière dévoyée est celle qui entend exercer un pouvoir sur Dieu, le modeler à sa guise et ainsi se séparer de lui au profit d’alliances malsaines avec le mal en dominant les autres, les opprimant, en détruisant la création, en passant son temps à des choses inutiles alors que le monde est en péril. Le Notre Père, dans sa nouvelle formulation : « Et ne nous laisse pas entrer en tentation », la tentation de se séparer de Dieu, de ne pas le servir, va bien dans le sens de notre texte (voir aussi l’étude 7 à venir).

L’essentiel est donc la communion avec Dieu dans la prière ; le contenu de la prière découlera de cette communion. Le mal, c’est la rupture avec Dieu et non une addition de fautes morales.

En pratique il s’agira donc, personnellement comme en Eglise, de ne pas se détourner de la communion avec Dieu pour tenter, par la prière, d’asseoir un pouvoir personnel, de détourner la volonté divine à son profit personnel ou à celui de l’Église. Ce qui fut le propre de l’Inquisition par exemple comme d’un certain nombre de dictatures anciennes ou modernes, d’ailleurs en recrudescence. Il suffit de penser à certaines formes d’Eglise qui estiment utile d’éviter de reconnaître des fautes graves comme la pédophilie ou qui se mettent allégrement du côté de pouvoirs oppressifs.

Communion ne veut pas non plus dire soumission. Le dialogue de la prière peut être un combat, avec Dieu lui-même. Il s’agit d’une obéissance dans le partenariat et non de soumission aveugle à un pouvoir tout aussi aveugle. Toute question peut être posée comme le montre bien la dernière parole du Christ en croix de Matthieu : « Eli, Eli, lema sabaqthani », c’est-à-dire « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (27,46).

Mais, objectera-t-on, à quoi peut bien servir la prière si elle ne mène pas à des résultats ? Cette vision de la prière s’inspire souvent de la superstition, qui pense pouvoir influencer Dieu par des pratiques. A moins qu’elle ne s’inspire, de manière plus moderne, de l’école philosophique du « pragmatisme américain » théorisé par William James (1842-1910) selon lequel une idée est vraie quand elle est utile. Cette vision a totalement pollué la pratique de la prière dans certaines formes de l’évangélisme américain maintenant mondialisé où le christianisme n’est plus qu’une méthode pour s’assurer le succès politique, financier, familial ou personnel en faisant pression sur Dieu. Ce serait ne plus tenir compte du mal radical qui domine notre monde. On ne peut résoudre tous les problèmes par la piété comme d’autres pensent que tout est possible par la science ou la bonté.

La vie chrétienne est un combat, en communion avec Dieu, pour élever des signes du Royaume qui vient et qui a effleuré et touché ce monde par le Christ.

Ce passage des « Tentations » nous rend également attentif à l’usage de l’Ecriture, qui peut être citée de manière arbitraire ou, au contraire, de manière exégétiquement fondée.

 

4.  Et pour vous ?

Repérez, dans le christianisme contemporain, dans la pratique de l’Église voire dans la vôtre, ce qui est selon vous de l’ordre de la prière légitime et ce qui est de l’ordre de la prière dévoyée.

 

Bibliographie

BONNARD, Pierre, L’Evangile selon saint Matthieu, Commentaire du Nouveau testament I, Labor et Fides, Genève, 1982.2 puis 2002.

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