Etude 6 -Parole du Seigneur

(Job 38,1–40,5)

Pour entrer dans le texte

A. La parole est à Dieu

Malgré leurs efforts, les amis ne sont pas parvenus à convaincre Job de sa culpabilité. Quant à Elihou, il ne semble rencontrer aucun écho puisque le texte ne mentionne pas de réaction et passe sans transition au discours de Dieu… En tout cas, ni les amis ni Elihou n’ont su convaincre Job de leurs affirmations sur Dieu ! Quant à ce dernier, même s’il était omniprésent dans le récit (on parle de lui durant les 35 chapitres du débat), il est jusque là resté absent du récit, parfaitement silencieux depuis l’autorisation donnée au satan de s’en prendre à Job. Ici, la situation change : Dieu intervient et prend lui-même la parole « du sein de l’ouragan » (38,1), ce qui pose un contexte de théophanie comparable aux rencontres entre Moïse et Dieu. Dieu parviendra-t-il à convaincre à Job là où les amis et Elihou ont échoué ?

Le fait que Dieu prenne lui-même la parole montre l’importance de la situation ; son intervention relève de la nécessité. D’un côté, Job attend une réponse que seul Dieu peut lui apporter et de l’autre côté, la question reste ouverte de savoir si Dieu avait raison de placer sa confiance en Job dans son pari avec le satan (voire étude 2).

Selon vous, quels sont les arguments déployés par Dieu ? Vous paraissent-ils pertinents ?

B. La question de l’interlocuteur

Un enjeu central du livre de Job est la question de l’interlocuteur : malgré une profusion de paroles, il n’y a pas réellement de dialogue. Le lecteur / la lectrice assiste à des discours qui ne semblent pas se rencontrer, ou se répondre Prenons les différents personnages…

Les amis se sont d’abord tus en voyant la peine de Job (2,13), puis ils ont tenté de le convaincre de sa culpabilité ; si Job était vraiment innocent, alors il ne subirait pas un tel malheur ! Cependant, Job a tenu bon dans la proclamation de son innocence et les amis se sont tus à nouveau (32,1), si bien que Job se retrouve sans interlocuteur.

Cela provoque l’intervention d’Elihou dans le débat (cf. étude 5). Bien que celle-ci puisse être considérée négativement dans la mesure où il cherche à légitimer les tribulations de Job, une voie plus positive est possible : Elihou a tenté d’être un interlocuteur… tout en se posant en avocat de la justice de Dieu. Cette intervention semble être un échec complet puisque le texte ne mentionne aucune réaction de Job, si bien que ce dernier reste sans interlocuteur.

Dieu parviendra-t-il à se poser comme interlocuteur là où les humains ont échoué ? C’est une clé de lecture pour notre passage. Dans tous les cas, une particularité est à relever : alors que les amis et Elihou ont pris la parole pour débattre, aucun ne s’est réellement adressé à Job. Même si ces personnages interpellent Job – beaucoup d’interpellation en « tu » –, les introductions à ces discours montrent une autre réalité. C’est le même verbe (‘anah) qui est utilisé, mais le destinataire n’est pas précisé. En l’absence de destinataire, le verbe peut être traduit par « prendre la parole », mais lorsque le destinataire est précisé, alors la traduction devient « répondre à ». Or, Job n’est précisé comme destinataire qu’à quatre reprises : une première fois par sa femme (2,9) – mais cela ne l’aide en rien – puis par Dieu (38,1 ; 40,1 et 40,6). Aussi, Dieu se pose en réel interlocuteur de Job, le seul qui tente de lui ouvrir des portes.

Alors que le lecteur peut se réjouir de cette intervention, il est d’abord surpris par les développements sur la création et les animaux, puis franchement circonspect : y a-t-il seulement un lien entre les considérations sur les étoiles ou l’autruche et la souffrance de Job ? En quoi ces développements répondent-ils aux tribulations du personnage principal ? De plus, l’interpellation de Dieu est pour le moins guerrière puisqu’il appelle Job à ceindre ses reins et à se tenir « comme un brave » (38,3) avant de conclure avec une interpellation suggérant que Job aurait mieux fait de se taire : « Celui qui dispute avec Shaddaï a-t-il à critiquer ? Celui qui ergote avec Dieu voudrait-il répondre ? » (40,2). De plus, les nombreuses questions de Dieu sont purement rhétoriques : Job n’était pas là lorsque Dieu a créé le monde, il n’a jamais commandé aux astres, ni franchi les portes de la mort ! Job n’a pas les moyens de répondre aux questions de Dieu et celles-ci le ramènent toutes à ses limites humaines. Alors que Dieu se tient comme interlocuteur face à Job, il ne lui laisse cependant pas réellement de place, ce qui questionne sur la qualité du dialogue mis en place. Ne s’agirait-il que d’un rapport de force où Dieu prend le dessus sur Job parce qu’il aurait de meilleurs arguments que les amis et Elihou ? Nous laissons ces questions ouvertes pour le moment.

C. Structure du passage

Ce passage est principalement composé d’un long discours de Dieu, mais celui-ci touche des domaines bien distincts. Aussi, cette étude propose une structure en 6 parties :

  • 38,1-3 : Dieu interpelle Job (I)
  • 38,4-33 : Dieu de la Création
    • 38,4-11 : la terre et la mer
    • 38,12-21 : l’aube et l’obscurité
    • 38,22-38 : questions rhétoriques
  • 38,39–39,30 : Dieu des animaux
  • 40,1-2 : Dieu interpelle Job (II)
  • 40,3-4 : Job choisit le silence

Pour éclairer la lecture

A. Dieu interpelle Job (38,1-3)

Dieu intervient ; Job aura-t-il enfin la réponse tant attendue ? Pour entrer dans cette analyse, rappelons ces paroles prononcées plus tôt par Job : « Même si j’appelle, et qu’il me réponde, je ne croirais pas qu’il ait écouté ma voix. Lui qui dans l’ouragan m’écrase et multiplie sans raison mes blessures » (9,16-17). Relevons : 1) que Dieu répond et 2) qu’il le fait du « du sein de l’ouragan » (38,1), ce qui indique que malgré son silence, il a bien entendu l’appel de Job ! Toutefois, les espoirs de paroles réconfortantes sont vite douchés par l’agressivité des paroles de Dieu : « Qui est celui qui obscurcit mon projet par des discours insensés ? Ceins donc tes reins, comme un brave » (38,2-3). Le fait de ceindre ses reins et se tenir comme un brave suggère un contexte guerrier ; Dieu va attaquer et Job va devoir se défendre. C’est donc une lutte qui s’engage, sous forme de dispute où Dieu pose des questions rhétoriques et affirme sa différence pour rappeler les limites de Job. La suite de l’interpellation va dans ce sens : « je vais t’interroger et tu m’instruiras » (38,3), ce qui fait d’ailleurs écho à l’affirmation que faisait Job à ses amis : « Certes, il me tuera. Je n’ai pas d’espoir. Pourtant, je défendrai ma conduite devant lui » (13,15). Il y a donc d’un côté le Dieu puissant qui est nécessairement dans son bon droit et de l’autre, l’humain prêt à défendre sa cause. Toutefois, la suite montre que Job ne défendra pas réellement sa cause puisqu’il choisira le silence et reconnaîtra la gloire de Dieu.

B. Dieu de la Création (38,4-38)

Le début de l’argumentation surprend encore puisqu’il n’est nullement fait mention de la situation concrète de Job ! Au contraire, Dieu prend le temps de démontrer sa puissance et de rappeler l’impuissance de Job de différentes manières. Cette démonstration se fait par la présentation des deux paires d’opposés terre-mer (38,4-11) et lumière-obscurité (38,12-21), puis par 13 questions rhétoriques.

L’opposition entre terre et mer souligne que Job vit sur une terre dont il ignore les fondements et que Dieu protège celle-ci des eaux. Job est ainsi ramené à sa place de créature ; c’est par la puissance de Dieu que la vie est possible et c’est encore par sa puissance que la mer menaçante est contenue. Dans les représentations du Proche-Orient ancien, la Création implique une lutte : ces récits mettent en scène des dieux qui dominent des puissances adverses. Cette représentation est en arrière-plan de Job ; c’est parce que Dieu contient les puissances menaçantes que la vie est possible. Difficile ici de parler de lutte dans la mesure où l’issue semble ne faire aucun doute, mais c’est néanmoins un effort continu de Dieu qui permet la vie, comme le fait de maintenir la terre ferme à l’abri de la mer, effort que Job est bien entendu incapable de faire. La seconde opposition entre la lumière et l’obscurité suit la même logique : d’une part, Job est incapable de maîtriser la lumière et d’autre part il ignore la puissance des ténèbres que Dieu contient.

Dans ces deux paires d’opposition, Dieu présente d’abord un élément positif qui rend la vie possible puis présente l’élément opposé qui est menaçant. L’action de Dieu ne se limite donc pas à créer un cadre pour que la vie soit possible ; elle implique aussi de contenir la puissance des éléments menaçants. Cela souligne doublement les limites de l’humain qui ne peut ni créer la vie ni contenir les dangers qui ne cesse de la menacer.

Il est surpenant que Dieu semble reprendre partiellement l’argumentation des amis de Job lui rappelant ses limites. Par exemple lorsqu’il ironise sur les prétentions de Job en affirmant « Tu le sais bien puisque tu étais déjà né et que le nombre de tes jours est si grand ! » (38,21), il fait écho à l’interpellation d’Elifaz : « Es-tu Adam, né le premier, as-tu été enfanté avant les collines ? » (15,7). Aussi, même si les amis seront finalement désavoués (42,7), certaines de leurs affirmations sont néanmoins considérées comme valables puisque Dieu continue dans cette voie en multipliant les questions rhétoriques auxquelles Job est incapable de répondre. Dans cet élan, la série de 13 questions rhétoriques surprend : pourquoi insister autant sur la puissance divine et l’impuissance humaine ? À défaut de proposer une réponse satisfaisante, notons que cela manifeste un abandon de tout anthropocentrisme : Dieu ne répond pas à partir de la situation concrète de Job, mais rappelle à celui-ci qu’il est une créature. L’humain évolue dans un monde qui le dépasse ; il peut bien agir dans la Création, mais celle-ci est largement indépendante de lui et dépasse les limites de sa maîtrise. D’une certaine manière, l’argument de la puissance divine – et par ricochet des limites humaines – a aussi été avancée par Elihou : « Apprends-moi ce que nous pourrions lui dire ! – Mais nous ne pourrons argumenter à cause des ténèbres. Quand je parle, faut-il qu’on l’en avise ? Faut-il le lui dire pour qu’il en soit informé ? » (37,19-29) ; ici encore, Dieu semble reprendre des argumentations des précédents interlocuteurs de Job…

La mention de l’ibis et du coq (38,36) permet une transition entre ce qui précède et ce qui suit. En Égypte, l’ibis était considéré comme porteur d’une heureuse nouvelle : sa venue et celle d’autres oiseaux annonçaient l’imminence de la crue tant attendue ! En effet, la crue amène le limon (lien à 38,38) et rend la culture – donc la vie – possible. Quant au coq, son chant annonce la venue du jour, de la lumière. Ces deux oiseaux anticipent le catalogue qui suit (38,39–39,30) tout en reprenant les éléments qui précèdent que sont l’eau (dans la première paire d’opposés) et l’aube (dans la seconde paire d’opposés).

C. Dieu des animaux (38,39–39,30)

Difficile de trouver une logique dans cette liste de 10 animaux… Pourquoi ceux-ci et pas d’autres ? Pourquoi n’y a-t-il aucun animal aquatique ? Que peuvent avoir en commun le lion, le corbeau, le bouquetin, la biche, l’onagre, le bison, l’autruche, le cheval, l’épervier et l’aigle ? Excepté le lion, aucun de ces animaux n’est directement menaçant pour l’humain… Aucun critère évident n’émerge… si ce n’est le fait que ces animaux évoluent dans des lieux qui échappent à la maîtrise humaines. En effet, ils vivent dans le désert, dans les ruines ou des charniers ; autant de lieux hostiles aux humains. Il semble que ce monde sauvage non maîtrisé a une place dans la Bible hébraïque comme symbolisant une part des forces menaçante de la vie humaine. Le retour des animaux sauvages est le signe de la ruine humaine après des guerres

Pour aller dans ce sens, relevons que le texte mentionne notamment l’onagre et le buffle mais pas l’âne et le bœuf qui en sont les « versions domestiquées ». Alors que l’âne est soumis à l’humain, l’onagre « se rit du vacarme des villes et n’entend jamais l’ânier vociférer » (39,7), et alors que l’humain tire profit de la force du bœuf, il ne peut en faire autant de celle du buffle (39,10-11).

Chacun de ces animaux échappe à la maîtrise humaine, mais alors quid du cheval, animal domestiqué par excellence ? Relevons un décalage historique : alors qu’aujourd’hui nous avons tendance à considérer le cheval positivement et l’âne négativement, le texte biblique fait précisément l’inverse : si la puissance du cheval est reconnue, elle est surtout considérée comme une menace. En effet, face aux cavaleries des armées ennemies, Israël est bien souvent appelé à ruser pour éviter de les affronter de front et à mettre sa confiance en Dieu pour obtenir la victoire ; parmi les nombreux exemples, relevons les récits d’Ex 14 et Jos 11,1-9. Chacun des animaux de cette séquence est associé à une forme de danger ou du moins de démaîtrise.

Pour conclure cette section sur les animaux, voici encore quelques répétitions qui créent des liens entre ceux-ci :

  • Le lion, le corbeau et l’aigle se soucient de nourrir leur descendance.
  • L’onagre « se rit du vacarme des villes » (39,7), l’autruche « se rit du cheval et du cavalier » (39,18) et le cheval « se rit de la peur » (39,22).

Pour revenir au contexte narratif, relevons une fois encore que dans l’argumentation déployée, Dieu, en tant que source de vie, ne veille pas uniquement sur l’humain mais bien sur l’ensemble des êtres vivants. De plus, il maintient un équilibre bien au-delà des territoires maîtrisés par l’humain. La question n’est donc pas de savoir si certains animaux sont bons et d’autres mauvais, mais simplement de reconnaître que Dieu donne la vie à chacun, assure une subsistance à chacun, hors de tout jugement ou considération humain, indépendamment de toute gratitude. À sa manière, Anthony de Mello illustre cela de manière simple dans livre Appel à l’amour : « Le crocodile et le tigre ne sont ni bons, ni mauvais, ils sont, respectivement, un crocodile et un tigre. Les qualificatifs “bon” et “mauvais” n’ont de rapport qu’avec une chose se situant en dehors d’eux. Je dis qu’ils sont bons ou mauvais selon qu’ils correspondent à mes intentions ou constituent un plaisir pour mes yeux, selon qu’ils peuvent m’aider ou me menacer. »

D. Dieu interpelle Job (40,1-2)

Comme dans l’interpellation en 38,2-3, Dieu interpelle sur le ton de la dispute, suggérant une controverse opposant deux partis. Toutefois, la dimension relationnelle ici davantage soulignée par la formule introductive – « Celui qui dispute avec Shaddaï a-t-il à critiquer ? » (40,2) – qui indique que Dieu a entendu l’interpellation de Job et y a répondu : « Qui me donnera quelqu’un qui m’écoute ? Voilà mon dernier mot. À Shaddaï de me répondre ! » (31,35). Aussi, après avoir répondu personnellement, Shaddaï interpelle à son tour Job pour savoir si celui-ci trouve quelque chose à redire. Une surprise est que malgré la réponse de Job (40,3-5), Dieu poursuivra par une nouvelle diatribe, mais ce n’est pas l’objet de cette étude.

Bien que les termes utilisés ne suggèrent pas une relation chaleureuse, notons qu’il y a bien un lien qui demeure et que Dieu a répondu à l’appel qui lui était adressé. Cela suggère une piste de réflexion sur les Psaumes. Ceux-ci regorgent de cris de détresse qui sont des appels à Dieu, puis le ton change pour l’apaisement sans que l’intervention divine ne soit explicitée (à l’exception par exemple du Ps 73). Le fait que la réponse divine soit ici explicitée indique que c’est bien une action, une parole ou une nouvelle compréhension de Dieu qui apporte l’apaisement ; ce n’est pas le croyant qui change arbitrairement d’humeur.

E. Job choisit le silence (40,3-5)

Après ce premier discours de Dieu, Job reconnaît son ignorance et choisit le silence ; Dieu réussit là où les amis et Elihou ont échoué ! Il n’explicite ici pas quel est l’argument qui l’a convaincu, mais il ne trouve en tout cas rien à redire à Dieu. Peut être est ce aussi seulement le fait qu’une parole venant d’un Autre lui est adressée, alors que les amis et Elihou n’ont cessé de lui dire que Dieu ne pouvait lui répondre ? Ce retournement de situation est notamment marqué par le geste de Job : « Je mets la main sur ma bouche » (40,4). Il ne s’agit pas simplement d’un geste signifiant le silence, mais aussi d’un geste de dévotion usuel dans le Proche Orient ancien qui indique que toute l’attention de celui qui prie est tournée vers son Dieu. Cela pose la question de savoir en quoi le discours de Dieu répond à la question de Job ; nous y revenons dans la dernière section de cette étude.

La dernière parole de Job – « J’ai parlé une fois, je ne répondrai plus,
deux fois, je n’ajouterai rien »
(40,5) – reprend une figure de style connue dans la littérature sapientiale en mentionnant un chiffre pour ensuite mettre en avant le chiffre supérieur. Voici un exemple de Pr 6,16 : « Il y a six choses que hait le Seigneur et sept lui sont en horreur » (ou d’autres exemples en Pr 30,15.18.21). Le deuxième chiffre plus grand renforce l’importance de l’affirmation, ce qui indique l’importance du silence que choisit Job.

Pour aller plus loin

A. Est-ce une défaite de Job ?

Job affirme ne rien trouver à redire, ce qui peut être compris comme un signe de soumission puisqu’il abandonne ses revendications et reconnaît que Dieu a raison. Peut-on pour autant considérer que Job aurait perdu ? En affirmant son innocence, il rejetait les discours de ses amis affirmant que ses malheurs étaient des punitions pour des fautes commises. Autrement dit, Job affirmait que sa situation concrète mettait en échec le discours traditionnel d’une justice rétributive où les bons sont récompensés et les méchants punis. En tentant de convaincre Job de sa culpabilité, ses amis ont finalement subordonné Dieu à leur compréhension de la justice et parlé de ce qu’ils ne connaissaient pas. Ils cherchaient à maintenir leurs discours en convainquant Job mais sont finalement désavoués par Dieu lui-même (42,7).

Les amis ont échoué, soit, mais alors pourquoi Job abandonne-t-il toute revendication ? En opposant sa situation aux discours de ses amis, il justifiait son discours par son expérience. Toutefois, il a multiplié les affirmations sur Dieu, le présentant notamment comme persécuteur (9,17-18) et injuste (9,22-24), faisant ainsi des affirmations qui dépassaient son expérience personnelle. Formulé autrement, Job a parlé au-delà de ses compétences. Dans son intervention, Dieu ne remet pas en question la justice de Job (il n’en fait simplement pas mention) mais ses affirmations à son sujet. Le Dieu qui répond n’est pas celui de la justice rétributive présenté par les amis, mais il n’est pas non plus le Dieu sadique que peut affirmer Job (voire étude 4) ! Formulé autrement, absolutiser son expérience amène Job à affirmer la méchanceté de Dieu, mais il ne participe pas à l’erreur de ses autres interlocuteurs consistant finalement à minimiser la souveraineté de Dieu en le soumettant à leur idéologie. S’il affirme parfois un Dieu méchant, Job affirme néanmoins un Dieu libre qui n’est soumis à aucune nécessité. En rejetant tout anthropocentrisme, la réponse de Dieu réaffirme sa souveraineté et rappelle l’humain à l’humilité : sa condition de créature ne lui permet pas de saisir le mystère divin.

Sur ce point, l’histoire de Job reste pleinement d’actualité : comment pouvons-nous penser l’existence d’un Dieu juste lorsque nous sommes démunis face à tout ce qui nous arrive ? Si nous nous posons aujourd’hui la question en termes d’existence ou inexistence de Dieu, elle se pose autrement pour Job et ses interlocuteurs ; leur question n’est pas de savoir si Dieu existe – cela fait partie des évidences – mais bien de déterminer ses propriétés.Aussi, même si Job en vient à accuser Dieu, le fait même qu’il l’appelle à répondre indique qu’il reste dans la relation, qu’il continue malgré tout à espérer un Dieu bienveillant. Surtout, même si Job s’est trompé sur un point, l’intervention finale de Dieu suffit à affirmer que ses espoirs étaient fondés : le silence de Dieu ne signifiait nullement son absence ou son indifférence ! Job ne découvre t il pas justement un Dieu autrement présent à ce monde et à sa souffrance ?

B. Est-ce une victoire de Dieu ?

Après tous ces chapitres, le risque est important d’oublier la genèse de l’histoire : le pari entre Dieu et le satan. Dans ce pari, Dieu a engagé sa confiance en son serviteur Job et 2,10 indique sa victoire. Les chapitres de débat montrent Job qui bien que vacillant est demeuré dans le respect de Dieu et est resté écarté du mal. Malgré ses accusations envers Dieu, Job n’a jamais contesté sa toute-puissance (contrairement à ses amis et Elihou) et ne s’est pas résigné à commettre le mal ; Dieu a donc eu raison contre le satan.

Cet engagement de la confiance de Dieu implique une démaîtrise de sa part et une responsabilité réelle de l’humain : Dieu fait le pari de la relation sans garantie quant au résultat final. Au moment où Dieu interpelle Job, il fait le pari que Job est capable de communiquer, de se tenir face à lui, de lui répondre. Aussi, même si Job s’avoue finalement vaincu, il s’agit bien d’une victoire commune : Dieu justifie les espoirs de du croyant et celui-ci justifie la confiance de Dieu. C’est probablement ici que nous pouvons situer l’exemplarité de Job : malgré la souffrance, rien n’a entravé son espoir de Dieu, son espoir d’une relation. Le cheminement raconté dans Job peut alors être compris comme une invitation à une relation dégagée des illusions et où la souffrance n’empêche pas la relation.

C. Quelle prise en compte de la souffrance ?

À ce moment du récit, les malheurs de Job toujours présents. Toutefois, un pas important est fait puisque Job peut sortir d’une forme d’égocentrisme pour se (re)mettre l’écoute de Dieu et prendre en compte le monde dans lequel il vit. Sa colère et son innocence ne sont pas remises en question, mais s’inscrivent dans un cadre plus large ; même s’il souffre, il reconnaît que le dessein de Dieu le dépasse et qu’il est incapable de le saisir.

L’erreur de Job est largement partagée. Lorsque les personnes que je rencontre apprennent que je suis pasteur, elles ressentent souvent le besoin de se justifier sur leur incroyance, sur leur rejet d’un Dieu bon. À la question du cheminement qui a conduit à ce rejet, la réponse est parfois rationnelle – absence de preuve – mais elle relève le plus souvent de l’expérience : « Si Dieu existait, il n’y aurait pas tant de malheurs ! » ou dans la même veine : « Si Dieu me laisse souffrir, alors il est inutile que je croie en lui. » Sur ce point, l’accusation du satan continue à nous interpeler aujourd’hui : est-ce vraiment « pour rien » (1,9) que nous craignons Dieu ? Notre confiance est-elle vraiment gratuite ? Si la souffrance nous détourne de la confiance, c’est que le satan avait raison… L’enjeu n’est pas de culpabiliser ceux qui doutent mais bien de les inviter à un décalage : si le Dieu que nous nous représentons n’existe pas, c’est peut-être simplement parce qu’il est et agit autrement.

Joe Dassin chante le deuil de l’homme séparé de la femme qu’il aime : « Ça va pas changer le monde, que tu changes de maison. Il va continuer, le monde, et il aura bien raison. […] Il est comme avant, le monde : c’est toi seule qui as changé. » Dans ce tableau, il amène une éclaircie qui ne change rien à la situation mais ouvre une perspective plus joyeuse : « Les poussières d’une étoile, c’est ça qui fait briller la voie lactée. […] Et la vie continue. » Aussi réelle et lourde qu’elle puisse être, la souffrance ne signifie pas la mort, ni la disparition de toute beauté. Tout comme l’amoureux traverse le deuil dans l’espoir de retrouver la femme aimée, Job traverse sa souffrance en continuant à espérer que Dieu lui répondra. La souffrance ne devient pas admissible pour autant, mais elle cesse d’être une limite absolue ; c’est ce que nous appelons parfois le saut de la foi.

La dureté des paroles de Dieu n’apporte pas le réconfort attendu. De plus, Dieu lui-même n’apporte aucune justification à la souffrance de Job : sa seule réponse est le rappel de son action qui rend la vie possible. Cette réponse est rationnellement insatisfaisante ; elle n’apporte pas de solution mathématique qui mettrait au débat, mais elle est la seule réponse possible. Si aucune idéologie ne peut justifier la souffrance, il faut aussi affirmer qu’aucune préoccupation humaine ne peut empêcher Dieu d’être présent. C’est précisément ce décentrement qui nous permet d’espérer encore que le Dieu qui prend soin même des créatures que nous méprisons prend aussi soin de nous. Ce rejet de l’anthropocentrisme va de paire avec une porte toujours ouverte à la relation. Pour revenir à mon expérience pastorale, je suis bien conscient que ce décentrement est le plus souvent inaudible ; il ne peut devenir audible que lorsque la souffrance exprimée est entendue, prise en compte. Bien que Dieu n’emploie ici pas tous les outils de communication active, je relève toutefois qu’il est le seul à s’adresser vraiment à Job, le seul qui est réellement disposé à l’entendre. Arrivé à ce point où la relation est réelle, Job peut abandonner ses revendications.

Et pour vous ? Comment estimez-vous la manière dont Dieu répond à Job ?

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